--Je ne sais pas encore; il y a différentes opinions là-dessus;...

peut-être... quand ce sera fini, je pourrai y croire.

--Tu seras parfait!... bonne viande!... excellente à rôtir! ajouta un

autre sauvage en tâtant les bras de notre pionnier.

--S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas ainsi.»

Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette de fer, et lui serra si

fort le bras que Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique sa

douleur fût excessive, il ne manifesta pas la moindre sensation.

L’Indien essaya encore, puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné

la partie, il dut reconnaître et admirer le courage de l’homme blanc.

«Bon Yankee! il supporte bien la douleur.

--Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais pas me serrer si fort,

n’est-ce pas? je suis fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore

une fois: tu pourras peut-être faire mieux.»

Mais le sauvage se retira; un autre s’avança et prit la main du captif.

«Douce, petite, une vraie main de femme; voyons que je la tâte,» dit-il,

en l’enfermant dans la sienne comme une vis dans un écrou.

Seth ne bougea pas; mais, comme l’Indien allait à son tour abandonner

l’expérience qu’il avait tentée pour amuser ses camarades, Seth lui dit:

«Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse!»

Et il la serra d’une façon horrible.

Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit positivement les os de la

main qu’il tenait s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait résolu, car

il avait souffert, lui aussi, de se venger le mieux qu’il pourrait, et

il serra ses doigts tellement fort que le pauvre Indien se mit à danser

sur ses pieds et à hurler de douleur.

«Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte;

tandis que la main du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes les

apparences d’un gant mouillé.

[Illustration: «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une

sollicitude feinte.]

L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il s’en alla s’asseoir au

milieu des railleries de ses camarades. Seth, sans laisser percer la

moindre émotion, s’assit gravement par terre et demanda froidement à un

sauvage de lui prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien est témoin

d’une hardiesse et d’une force aussi grande que celle que leur captif

venait de déployer, il ne cherche pas à cacher son admiration. Aussi, il

ne paraîtra pas singulier que la demande si étrange de Seth fut bien

accueillie. Un sauvage lui tendit une pipe bien bourrée; mais il lui fit

une grimace dans laquelle on pouvait facilement reconnaître l’admiration

pour son triomphe et l’espoir d’une bonne vengeance pour plus tard. Les

regards des autres Indiens indiquaient qu’ils attendaient de nouveaux

amusements; notre héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement de

l’œil les nuages de fumée qui montaient lentement tout autour de sa

tête. Ses bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent dans leur

langue (nous pouvons faire remarquer ici que Seth la comprenait

parfaitement). Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança vers le pionnier.

«L’homme blanc est fort! il serre bien! mais moi je le ferai crier.»

En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet du captif, saisit une

longue mèche de cheveux blonds qui prenait racine sur la tempe, et la

tordit; un coup d’épée dans l’œil n’aurait pas causé une douleur plus

vive; mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, Seth ne bougea pas;

il lança seulement une plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui

étaient autour de lui ne purent réprimer un murmure d’admiration.

Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, le bourreau recommença

son jeu; il lui prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu qu’on lui

arrachait lui faisait autant de mal que la pointe d’une aiguille qu’on

enfonce dans la chair; aussi, quand l’Indien eut fini, ses camarades

remarquèrent sur le visage du pionnier une grande pâleur, semblable à un

nuage qui passe en courant dans le ciel.

Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux de son bourreau avec une

expression indescriptible. Pendant un instant le sauvage eut à soutenir

un regard qui le fit tressaillir, tout sauvage qu’il était, et ses

membres tremblèrent d’une crainte étrange.

Dire que Seth ne faisait pas attention aux tortures qu’on lui

infligeait, ce serait absurde. Si le sauvage avait pu supposer quelle

quantité de haine et de vengeance il venait de soulever, il n’aurait

jamais essayé d’avoir affaire à lui. Il fallut à Seth un empire

incroyable sur lui-même pour supporter les horribles souffrances du

corps et de l’esprit qu’il endurait. Il lui semblait qu’il était

impossible de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de ne pas sauter

sur son persécuteur pour le mettre en pièces, membre par membre. Mais il

avait appris à connaître la cruauté et les outrages des Indiens et il

les supporta sans sourciller.

Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin blanchi et tacheté

d’innombrables points rouges; le sang commençait à suinter de la

blessure, et on aurait dit qu’on avait gratté et enlevé la peau de son

cou. Sa pâleur momentanée avait été causée par la douleur qu’il

éprouvait, et aussi par la colère la plus violente qu’il eût jamais

ressentie. Le regard qu’il lança au sauvage avait pour but de lui dire

qu’il s’en souviendrait. Après les faits qui venaient de se passer, les

Indiens restèrent assis un moment sans dire une seule parole. Enfin,

l’un d’eux qui paraissait être le chef, parla à voix basse à celui que

nous venons de voir abandonner le rôle de bourreau.

Seth, probablement, entendit ce qu’il lui dit, car sans cela, il n’est

pas vraisemblable qu’il eût supporté la dernière épreuve.

Le même sauvage s’avança de nouveau dans le centre du cercle qu’on avait

formé autour du captif désarmé; il lui ôta son bonnet qui avait été

replacé sur sa tête, saisit ses longs cheveux blonds de sa main gauche

et les tordit en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant lentement son

couteau il le fit briller une seconde dans l’air et tourna sa froide

lame autour de la tête de Seth, avec la rapidité de l’éclair. La peau

n’était pas entamée et ce n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas

quitté des yeux le cruel Indien pendant cette terrible minute.

Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits; mais Seth

ne l’était pas.

[Illustration: Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient

satisfaits.]

Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se dressant sur ses pieds, il

regarda pendant quelques secondes le groupe formé autour de lui. Puis,

il s’adressa aux Indiens en ces termes:

«L’homme blanc peut-il maintenant mettre le courage de l’homme rouge à

l’épreuve?»

Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, cependant le chef n’y fit pas

attention; et, d’un signe de tête, il lui accorda la permission qu’il

avait demandée. Les regards des autres Indiens laissèrent percer le

plaisir et l’intérêt qu’ils prenaient à ces terribles épreuves.

Le sauvage qui avait infligé cette torture au pionnier s’était assis

tout près du chef. Seth marcha droit à lui et lui prit le bras qu’il

serra modérément. L’Indien poussa un grognement de mépris. Alors Seth se

baissa et tira doucement le tomahawk de la ceinture de l’Indien. Il

l’éleva lentement, et fit briller l’arme étincelante qu’il tournait dans

l’air. Au même instant, le tomahawk retomba et fendit en deux la tête du

sauvage qui ne s’attendait guère à une mort aussi prompte!

VIII

RENCONTRE INATTENDUE.

Graham était fatigué et harassé; il se traîna hors de l’eau et s’étendit

un instant sur le doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le

terrible effort que ses membres avaient été forcés de faire l’avait

épuisé, et il tomba bientôt dans un profond sommeil, qui dura longtemps.

Lorsqu’il se réveilla, le jour était avancé et le soleil avait déjà

accompli plus de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement

éveillé et qu’il eut remercié avec ferveur le ciel de l’avoir protégé et

guidé dans sa fuite, il commença à se demander quelle était la meilleure

marche à suivre. Il se voyait tout seul et abandonné au milieu d’une

grande solitude. Que devait-il faire? Chercherait-il à découvrir son ami

Haverland? ou bien continuerait-il ses recherches afin de délivrer la

jeune Ina?

Tandis qu’il se posait cette série de questions, auxquelles il ne

trouvait pas de réponses, il tourna machinalement les yeux vers la

rivière, et il tressaillit en voyant un petit canot qui apparaissait

dans le lointain, à un détour du courant. Il n’eut que le temps de voir

que cette embarcation portait deux personnes, car il se retira aussitôt;

la prudence l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il se cacha

derrière le tronc d’un des plus gros arbres de la forêt, et là, il

surveilla avec un vif intérêt l’approche des nouveaux venus. Le léger

esquif courait rapidement sur la surface calme de l’eau, et, en quelques

instants, il fut arrivé devant lui. Les deux individus qui le montaient

étaient des blancs, et il examina minutieusement leur visage. Le plus

fort des deux était assis au milieu du canot et plongeait profondément

dans l’eau de plats avirons de frêne. L’autre paraissait âgé; il était

assis à la poupe, et, tout en commandant les mouvements de son

compagnon, il examinait le rivage avec l’expérience et l’habileté d’un

homme de la frontière. Graham s’imagina qu’il avait été découvert,

malgré toutes les précautions qu’il avait prises, car le canot,

apparemment sans intention de ceux qui le montaient, se dirigea vers la

rive opposée. Le jeune homme resta caché jusqu’à ce que l’embarcation

fût arrivée en face de lui, et, au même moment, il soupçonna que l’un

d’eux était Haverland; cependant, il y avait si longtemps qu’il ne

l’avait vu, qu’il lui était impossible de le reconnaître tout à fait, à

moins de le voir de plus près. Cependant, comme c’étaient des blancs, il

se décida à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa sa voix et il

les héla, sans toutefois se montrer. Il reconnut qu’on l’avait entendu,

car celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde et regarda

furtivement sur la rive; mais, à un léger signe de l’autre, il se pencha

de nouveau sur ses avirons, et ils continuèrent leur route comme s’ils

ne soupçonnaient aucun danger.

«Hé! les amis!» leur cria-t-il d’un ton plus fort, quoique en restant

toujours caché.

On ne prit pas garde à lui; toutefois, il s’imagina que le canot allait

plus vite. Il s’avança alors rapidement sur la rive et leur cria:

«Ne craignez rien! Je suis un ami!»

Ces paroles les firent arrêter, et celui qui était à la proue répondit:

«Nous ne nous contentons pas de cela; quelle affaire vous amène ici?

--Je pourrais aussi bien, il me semble, vous faire la même question?...

--Si vous ne voulez pas répondre, nous ne perdrons pas notre temps à

faire assaut de paroles avec vous; en avant, Haverland!

--Arrêtez donc! Est-ce Alfred Haverland qui est avec vous?

--Et quand cela serait? Qu’est-ce que cela peut vous faire?

--Eh! mais, c’est précisément Alfred Haverland que je cherche. Je suis

Éverard Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce nom.»

Le bûcheron se retourna tout étonné vers le rivage. Quelques coups

d’avirons l’amenèrent contre la berge; il sauta à terre et saisit la

main de son jeune ami.

«Eh bien! Graham, au nom des sept merveilles du monde, qui vous amène

ici? Ah! je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite pour cette

époque; mais il m’est arrivé tant d’autres choses, que celle-ci était

tout à fait sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, j’en ai

assez éprouvé pour briser le cœur de tout mortel,» dit-il d’une voix

étouffée.

On se donna des deux côtés des explications, et on peut s’imaginer

l’étonnement, la reconnaissance et les craintes que suscita le récit de

Graham. Haverland avait auparavant présenté à Graham son compagnon Ned

Haldidge.

«Seth a promis de ramener Ina, dit-il; mais je ne pouvais rester

tranquille tandis qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, qui a

acquis une grande expérience dans les luttes des frontières, s’est joint

à moi de bon cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je suppose que

vous avez grande envie de voir ma femme; mais vous verriez une pauvre

mère folle de douleur, et je ne puis me décider à la revoir, tant que je

n’aurai pas appris quelque chose sur notre chère fille.

--Et si ces lâches Mohawks ne regrettent pas bientôt le jour où ils ont

commencé leur infernale besogne, Ned Haldidge perdra son nom! s’écria le

troisième individu.

--Je ne connais pas l’avenir, dit Graham en souriant, mais, tant que

nous sommes animés de pareils sentiments, nous pouvons les attaquer

ouvertement, d’autant plus que nous avons un ami dans leur camp.

--Non, ce moyen ne réussira jamais! répondit le bûcheron en secouant la

tête; nous ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. Nous aurions

pu amener une douzaine de guerriers avec nous pour réduire ces lâches en

atomes; mais ce système ne vaut rien.

--Alors, vous vous reposez entièrement sur les stratagèmes?

--Aucun autre procédé ne réduira ces diables incarnés.

--Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un résultat! remarqua Haverland

d’un ton triste et abattu.

--Ah! ne vous désespérez pas à l’avance, Alfred; attendez que le moment

en soit venu.

--Vous devez me pardonner ma faiblesse, dit-il en se remettant. Quoique

je sente la force d’une armée dans mes membres, j’ai le cœur d’un père

dans ma poitrine, et je suis disposé à tout faire pour retrouver ma

fille chérie. Oh! il me semble encore entendre les cris qu’elle poussait

quand elle fut enlevée pendant cette nuit affreuse.»

Graham et Haldidge restèrent silencieux; ils respectaient ce chagrin si

grand et si navrant que rien ne pouvait consoler. Bientôt le père rompit

le silence, et, cette fois, sa voix et son air étaient changés.

«Mais pourquoi restons-nous inactifs? N’avons-nous rien à faire?

Devons-nous demeurer dans l’abattement, quand un seul effort peut la

sauver?

--C’est justement ce à quoi je pensais depuis que nous sommes arrêtés

ici, répondit Haldidge; je ne vois pas à quoi il nous sert d’attendre,

surtout quand il y a tant à faire.

--Alors, partons! Vous nous accompagnerez, Graham?

--Certainement! Mais je voudrais vous demander quelles sont vos

intentions? lui dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, tandis que

les autres reprenaient leurs places.

--Je croyais que vous vous souviendriez que nous ne pouvons avoir qu’une

seule intention, répondit Haverland avec un léger ton de reproche.

--Vous n’avez pas compris exactement ce que je voulais vous demander.

--Naturellement, je connais votre suprême intention; mais je voulais

savoir quel plan vous aviez l’intention de suivre?

--Oh! pour cela, répondit Haldidge, j’ai beaucoup fréquenté les

Peaux-Rouges de ce pays, et je sais qu’on peut facilement les atteindre

en descendant la rivière plusieurs lieues au-dessous de cette courbe, et

en reprenant ensuite la terre.

--Mais mon expérience me dit que vous êtes dans l’erreur aujourd’hui!

Ceux qui ont pris Ina ne sont pas à une grande distance de nous, et le

chemin le plus court pour aller vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de

prendre en ligne directe à travers la prairie découverte qui est de

l’autre côté de la rivière.

--En tout cas, nous passerons sur la rive opposée; ainsi, entrez dans la

barque.

--Attendez une minute! Qu’est-ce que cela signifie?»

Graham, tout en parlant ainsi, était monté lestement sur l’endroit le

plus élevé de la rive; mais les deux autres ne pouvaient rien voir dans

la position où ils se trouvaient.

«Sautez bien vite à terre, et tirez le canot hors de l’eau! Il y a

quelque chose là-bas, et vous ne devez pas vous faire voir!» dit Graham

avec animation et à voix basse.

Il se baissa aussitôt et saisit la proue du canot. Les deux autres

sautèrent à terre, et, en une seconde, l’embarcation fut cachée. Nos

trois amis se blottirent dans les broussailles, et, de leurs cachettes,

ils surveillèrent attentivement la rivière.

[Illustration: Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.]

L’objet qui avait attiré l’attention de Graham était un second canot qui

venait de se montrer au tournant où le jeune homme avait d’abord aperçu

ses amis. Cette seconde embarcation était à peu près de la même taille

que la première, et on voyait qu’elle portait trois ou quatre personnes.

Les têtes brunes de ceux qui la montaient indiquaient, d’une façon à ne

pas s’y méprendre, que c’étaient des Indiens.

Comme le canot approchait davantage, Haldidge dit tout bas qu’il y avait

une quatrième personne à la poupe, et que c’était une femme. Haverland

et Graham respirèrent fortement, car une lueur d’espérance venait de

réchauffer leurs cœurs; lorsque le canot arriva devant eux, ils

distinguaient nettement les traits des trois sauvages, mais ils ne

purent même pas entrevoir le quatrième passager, qui était recouvert

d’un châle indien. Toutefois, sa tête était profondément inclinée sur sa

poitrine, comme s’il eût été plongé dans de profondes et pénibles

pensées.

«Tirons dessus et envoyons ces trois chiens dans l’éternité,» dit Graham

à voix basse.

Haldidge leva la main.

«Non, non; il y a quelqu’un avec eux, et, si cette autre personne était

Ina, notre équipée ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, croyez-vous

que ce soit elle?

--Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel! c’est elle! Regardez, elle a

soulevé son châle; allons de suite à son secours! s’écria le père, qui

se levait et qui était tout prêt à partir.

--Arrêtez! ordonna Haldidge d’un ton impérieux et presque irrité. Vous

gâterez tout par votre précipitation. Ne voyez-vous pas qu’il est

presque nuit. Ils sont maintenant au-dessous de nous, et nous ne pouvons

être assez sûrs de les rattraper pour nous emparer d’eux. Attendez qu’il

fasse plus sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai un projet qui,

je crois, ne peut pas manquer de réussir. Maîtrisez-vous seulement

pendant un moment, et j’arrangerai les choses d’une façon qui les

surprendra autant que vous.»

Haverland se laissa retomber à côté de ses deux amis. La nuit arrivait

rapidement; quelques minutes plus tard, le léger canot de bouleau fut

poussé sans bruit dans la rivière, et les trois blancs se préparèrent à

donner la chasse aux Indiens.

IX

LA POURSUITE.

La nuit était même plus proche que nos amis ne le soupçonnaient. Dans

les forêts, l’obscurité arrive presque aussitôt que le soleil disparaît,

et pour ainsi dire tout d’un coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la

rivière, et Haverland retira immédiatement le canot de dessous les

broussailles pour le remettre à flot. Ils avaient une double paire de

rames pour une seconde personne. Graham en prit une paire et joignit ses

efforts à ceux de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au gouvernail.

Comme ils entraient hardiment dans le courant, le canot qui était en

avant disparaissait derrière le tournant qui se trouvait plus bas.

«Allons, ça ne sera pas! Nous ne les perdrons pas de vue,» dit Haverland

en plongeant vigoureusement ses rames dans les flots.

Une obscurité profonde régnait sur la rivière, et nos amis ne purent

bientôt plus rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, une

espèce de brume, comme on en voit souvent pendant les nuits d’été sur

les cours d’eau, commençait déjà à envelopper les rives et la rivière.

Il était évident que si ce brouillard permettait à ceux qui donnaient la

chasse aux Indiens de s’approcher plus près de leur canot, par contre,

il donnait aussi à l’ennemi une bien plus grande chance d’échapper.

Haldidge ne savait s’il devait se réjouir ou non de cet incident.

«Allons, mes enfants, ce brouillard pourra nous servir dans le

commencement; mais nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés.

Si ces coquins nous apercevaient auparavant, ils nous échapperaient

aussi facilement que la fortune. Posez vos rames pendant quelques

minutes; nous pouvons nous abandonner au courant.

--Je veux bien croire que ce soit le meilleur moyen, mais, quant à moi,

je préférerais aller de l’avant pour en finir de suite avec cette

affaire, répondit Graham qui maniait vigoureusement ses rames.

--Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, je ne vois pas où serait le

mal d’assourdir les avirons.»

Ils s’étaient abondamment pourvus, avant de partir, de tout ce qui leur

était nécessaire pour cette opération; et, en quelques instants, les

rames furent garnies de linge, de façon à leur laisser tout le jeu

possible sans qu’il en résultât un bruit assez fort pour attirer les

soupçons, à moins qu’on ne prêtât une oreille plus attentive que de

coutume.

Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont nous avons parlé avait

enveloppé la rivière d’un nuage impénétrable, et nos trois amis

glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite embarcation volait aussi

légère et aussi silencieuse qu’un oiseau. Haldidge connaissait chaque

détour et chaque accident du fleuve, aussi dirigeait-il le canot avec

une assurance merveilleuse le long des rives et autour de ces rochers

dont les sommets noircis s’élançaient par-ci, par-là, à quelques pieds

au-dessus du niveau de l’eau.

Ils avaient déjà fait un mille environ, quand le pilote éleva la main

pour indiquer à ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant un

instant.

«Écoutez!» murmura-t-il.

Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, mais distinctement, dans

le lointain, un bruit presque imperceptible de rames.

«Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous? demanda Haverland en penchant

la tête et en prêtant l’oreille.

--Je croirais volontiers que nous les avons dépassés,» répondit Graham.

Le bruit paraissait réellement venir de plus haut qu’eux, et ils furent

amenés à croire qu’en ramant aussi rapidement et aussi vigoureusement

qu’ils l’avaient fait, ils devaient avoir passé à côté de l’autre canot

sans s’en douter.

«Est-ce possible?» demanda Haldidge étonné et indécis.

Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit,

qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les

Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils

entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit

des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience

du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils

virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus

bas qu’eux.

«Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre

vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper.

--Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi?

--Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et

alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et

prêter l’oreille.»

Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent

de force et de courage.

Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les

enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.

Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se

précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une

longue traînée d’écume.

On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames

du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident

qu’ils arrivaient rapidement sur lui.

Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but,

n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un

désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les

massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée.

Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé

son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le

canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour

distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et

reprendraient Ina au milieu de la bagarre.

La captive des Mohawks · 第 3 / 9 段