Les traces que Seth Jones suivait étaient bien faibles; elles eussent

été tout à fait invisibles pour un observateur moins exercé. Les

Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte d’être suivis, étaient

cependant trop rusés et avaient trop d’expérience pour négliger aucune

précaution qui pût mettre en défaut les ennemis disposés à les suivre.

Ils étaient partis selon l’habitude indienne, à la file, c’est-à-dire

que chacun d’eux marchait sur la piste de celui qui le précédait, de

sorte qu’en regardant à terre on était porté à croire qu’un seul sauvage

avait passé en cet endroit. Ina avait été forcée de voyager de cette

façon, et plus d’une fois, lorsque par inadvertance elle avait fait un

faux pas, un coup terrible lui avait rappelé son devoir; les feuilles

portaient si peu l’empreinte d’une pression, elles étaient si peu

foulées et si peu dérangées, qu’en se baissant et en examinant avec soin

le terrain, on voyait à peine les traces que les mocassins y avaient

laissées; on reconnaissait difficilement qu’une feuille était dérangée

ou qu’une petite branche n’avait pas encore repris la position qu’elle

occupait avant d’avoir été pliée par le pied d’un être humain. Ces

légers indices, il est vrai, ne pouvaient cependant échapper à l’œil

exercé du pionnier; ils étaient aussi visibles pour lui que les

empreintes d’un pied sur un chemin poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta,

releva la tête, et, se tournant vers Graham, dit:

«Nous gagnons du terrain.

--Ah! vraiment!... Que je suis heureux de l’apprendre!... Quand

pourrons-nous les atteindre?

--Je ne saurais le dire au juste, mais il faudra encore du temps; ils

vont d’un assez bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps à autre

la nuit dernière pour laisser reposer Ina. Dieu les damne, ces chiens!

elle aura besoin de se reposer plus d’une fois avant d’en avoir fini

avec eux.

--Ne pouvez-vous estimer leur nombre?

--Ils sont à peu près une vingtaine, des meilleurs guerriers mohawks. Je

puis affirmer cela d’après leurs traces.

--Comment cela? On n’en voit qu’une, cependant.

--Naturellement, mais j’ai mes petites indications à moi.

--Avez-vous faim?

--Pas du tout; je puis rester sans manger jusqu’à l’après-midi sans le

moindre inconvénient.

--Je puis attendre aussi; veillez bien, et en avant!»

Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, et les deux amis poursuivirent

leur voyage comme auparavant.

Le soleil était déjà haut sur l’horizon; ses rayons brillants perçaient

les voûtes de la forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient parfois

en flots dorés jusque sur le sentier que suivaient nos voyageurs.

Après avoir traversé quelques petits ruisseaux limpides où ils purent

reconnaître que ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché leur soif en

passant, ils rencontrèrent des daims effrayés qui s’élançaient en avant,

s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, puis reprenaient de nouveau

leur course dans leurs domaines solitaires. Graham eut de la peine à

résister à la tentation d’abattre un de ces animaux, surtout lorsqu’il

commença à sentir les premiers aiguillons de la faim; mais il

connaissait trop le danger qu’il y avait à hasarder un coup de fusil,

qui pouvait attirer sur eux en un instant leurs plus mortels ennemis.

Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main.

«Qu’est-ce que cela signifie?... dit-il en regardant sur le côté de la

piste.

--Quoi donc? demanda Graham en s’approchant de lui.

--La piste se partage ici. Ils doivent s’être séparés en deux bandes,

mais je ne puis deviner pourquoi.

--N’est-ce pas une ruse pour dérouter ceux qui pourraient les

poursuivre?

--Oui, c’est cela; mais écoutez! Vous allez suivre la principale piste,

tandis que moi je prendrai celle de côté et nous verrons bientôt.»

Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il eût beaucoup de peine à

suivre les traces des fugitifs, mais c’était une ruse; comme ils s’y

étaient attendus, les deux pistes se réunissaient quelques pas plus

loin.

«Il faut bien prendre garde à ne pas être déroutés par ces stratagèmes,

remarqua Seth. Je dois surveiller le terrain de plus près, ayez l’œil

bien ouvert pour que je ne fasse pas la culbute dans un nid de frelons.»

Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité; vers le milieu de

l’après-midi, ils s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur

considérable. Seth sortit de ses poches quelques beaux quartiers de

venaison séchés qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, et nos

deux amis firent un bon repas. Cela fait, ils se relevèrent et se mirent

en route.

«Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu de la rivière; observez

cette pierre, et remarquez comme elle est placée; voyez-vous à côté

l’empreinte du mocassin? L’un d’eux a fait ici un faux pas, soyons

prudents!»

Il entra dans l’eau et traversa la rivière suivi de Graham. Lorsqu’ils

furent de nouveau sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient à

s’amasser sur la forêt; déjà les oiseaux avaient cessé leurs chants; il

y avait cependant une lune brillante, si brillante même, qu’ils

résolurent de continuer leur poursuite.

Leur marche alors se ralentit beaucoup, car Seth était obligé de faire

grande attention pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas eu dans

le bois quelques clairières où ils pouvaient voir aussi bien qu’au

milieu du jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au matin.

Plusieurs fois Graham fut obligé de s’arrêter tandis que Seth se

traînait sur les mains et sur les genoux pour découvrir la trace des

Indiens. Ils ne trouvèrent aucun signe qui indiquât que les fugitifs

avaient campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs ennemis avaient

l’intention d’atteindre leur tribu avant de se reposer, ou qu’ils

étaient cachés quelque part dans le voisinage. Cette dernière

supposition était la plus vraisemblable, et la prudence exigeait qu’ils

fussent toujours sur leurs gardes.

Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres paraissaient plus petits et

plus clairsemés, comme aux approches d’une grande clairière. Il appela

l’attention de Seth sur cette particularité et ils furent du même avis.

Quelques minutes plus tard, ils entendirent le bruit d’un torrent et ils

se trouvèrent bientôt sur les bords d’une grande crique formée par une

rivière. Le courant était très-rapide; mais ils n’hésitèrent pas à se

jeter au milieu des flots qu’ils traversèrent à la nage. La nuit était

douce et agréable, ils ne souffrirent donc guère de ce bain forcé, qui

mouilla leurs vêtements et les rendit collants; mais l’exercice de la

marche leur rendit bientôt une chaleur suffisante.

En remontant sur la berge, ils se trouvèrent dans une plaine immense et

pour ainsi dire sans bornes, où la piste semblait les conduire.

«Allons-nous traverser ce grand espace? demanda Graham.

--Je ne vois pas d’autre chemin; mais nous ne pouvons suivre le bord de

l’eau, car nous aurions à faire quelques centaines de lieues, tandis

qu’en marchant devant nous, il nous sera facile d’atteindre l’extrémité

de la plaine.»

Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait la dernière partie de

son assertion. La plaine qu’ils avaient devant eux était, selon toute

apparence, une prairie d’une très-grande longueur, et d’une largeur

comparativement petite. On pouvait distinguer fort bien la ligne sombre

des bois qui formait la limite opposée et elle ne paraissait pas être à

plus d’une heure de marche.

«Je ne vois pas d’autre chemin, répéta Seth en se parlant à lui-même, et

s’il faut traverser cette plaine, ce n’est pas une petite affaire, j’en

réponds!

--Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au matin? demanda Graham.

--Pourquoi?

--Nous pouvons courir quelque danger pendant la nuit.

--Et pensez-vous donc que nous traversions facilement la plaine pendant

le jour? Nous servirions tout simplement de cible aux Indiens qui

auraient l’idée de nous tirer dessus!

--Ne pouvons-nous en faire le tour?

--Ne vous ai-je pas dit que cette prairie s’étendait à des centaines de

lieues de chaque côté; il nous faudrait trois ans pour faire la moitié

de ce que vous dites!

--Je ne savais pas que vous m’eussiez donné un renseignement aussi

intéressant; mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste

naturellement rien autre à faire que d’avancer sans perdre notre temps à

jaser.

--La piste est assez droite, dit Seth en se retournant et en regardant

la terre: je ne doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe à l’autre

extrémité. Je l’espère, parce que ce serait très-commode.

--Vous m’aiderez à faire le guet, dit Graham, car vous n’aurez pas

besoin d’examiner le terrain aussi souvent, et nous devons avoir l’œil

partout.»

Comme on peut facilement se le figurer, nos deux amis, quoique chasseurs

pleins d’expérience, avaient fort mal calculé la distance qui les

séparait de l’extrémité de la prairie. Il était minuit lorsqu’ils

l’atteignirent.

Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils entrèrent prudemment et

furtivement dans le bois.

Pas un souffle de vent n’agitait les branches et le sommet des arbres,

et le doux murmure de la rivière s’était depuis longtemps perdu dans ce

profond silence; quelques nuages obscurcissaient de temps à autre la

lune et rendaient sa lumière incertaine et trompeuse. Seth continua

cependant à avancer. Ils avaient marché pendant quelques centaines de

pas, lorsqu’ils entendirent des voix humaines. Ils continuaient toujours

leur route avec la plus grande précaution et le plus grand silence, et

ils aperçurent bientôt la lumière d’un feu qui se reflétait sur les

branches supérieures des plus grands arbres; la lueur cependant était

bien faible, mais ils ne pouvaient en être bien éloignés.

Seth dit à Graham de se tenir tranquille, tandis qu’il irait à la

découverte, et il s’avança prudemment tout seul; il atteignit bientôt un

remblai naturel, qu’il monta en se traînant sur les mains et sur les

genoux; et, en regardant par-dessus, il vit, dans une espèce de

bas-fond, toute la bande des Indiens. Ils étaient assis plus de vingt

réunis en cercles; plusieurs d’entre eux dormaient sur le sol, tandis

que d’autres étaient assis négligemment par terre et fumaient en

regardant le feu. Seth ne resta en observation qu’un instant, car il

savait qu’il y avait tout autour des sentinelles vigilantes, et il était

heureux de n’avoir pas été découvert; il se retira avec précaution et

retourna vers Graham.

«Quelles nouvelles? demanda le jeune homme.

--Chut!... pas si haut!... Ils sont tous là.

--Elle aussi?

--Je le suppose, mais je ne l’ai pas vue.

--Qu’avez-vous l’intention de faire?

--Je ne sais pas; nous ne pouvons rien cette nuit, nous sommes trop près

du matin; si toutefois nous parvenions à la délivrer, nous n’aurions

guère de chances de nous échapper: ensuite, nous devons attendre jusqu’à

la nuit prochaine; et, comme il y a beaucoup de sentinelles sur pied,

nous devons nous tenir cachés jusqu’au jour; après cela nous les

suivrons à distance.»

Les deux amis se mirent à l’écart, de manière à ne pas être en vue, dans

le cas où les sauvages reviendraient sur la piste dans la matinée. Ils

restèrent là jusqu’au jour.

Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient leur repas du matin;

et, comme ils pensaient qu’ils pourraient alors les examiner sans courir

de risque, ils résolurent d’aller jeter un coup d’œil sur le remblai

pour s’assurer si Ina était ou non parmi eux.

Ils se glissèrent donc sans bruit vers le sommet du monticule. En cet

endroit croissait une espèce d’églantiers assez forts, et leur buisson

était heureusement assez épais pour cacher nos deux amis. Seth s’avança

tout près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait très-peu les

dernières feuilles, et il pouvait voir tout ce qui se passait.

Graham, emporté par sa vive curiosité, plaça son bras sur l’épaule de

Seth et regarda par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les Indiens

ne l’aperçurent pas; il fit un mouvement en baissant la tête, les

églantiers étaient si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu près

comme un ballot de laine; ils rebondirent bientôt, et Seth roula comme

une bûche en bas du remblai, et alla tomber tête baissée au milieu des

sauvages.

VI

LA MORT OU LA VIE.

Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse dans le camp des

sauvages, Graham comprit qu’il était en danger, et que sa vie dépendait

de ses propres forces. Combattre eût été folie, car il y avait bien là

trente Indiens armés. La fuite était donc sa seule ressource; et, sans

attendre plus longtemps pour connaître le sort de Seth, notre jeune

homme sauta en bas du remblai et se dirigea tout droit à travers la

plaine pour gagner le bois qui bordait la rivière. Il avait fait

quelques centaines de pas lorsqu’un hurlement prolongé lui annonça qu’il

était découvert et qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière lui,

et il vit cinq ou six Indiens en pleine chasse en bas du talus.

C’est alors que commença une véritable course de vie ou de mort. Graham

avait le pied aussi léger qu’un daim, et il était bien dressé et bien

discipliné. Mais il avait aujourd’hui à ses trousses cinq des meilleurs

coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait d’avoir à la fin

trouvé plus fort que lui. Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé

qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur laquelle il courrait était

parfaitement nue et aride, et il avait une lieue ou une lieue et demie à

faire avant de trouver le plus petit refuge. Comme on le verra, il prit

le seul moyen qui lui offrait quelque chance de salut, il se décida pour

une course effrénée qui laissait aux deux parties des avantages à peu

près égaux.

Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient étaient capables de

courir plus longtemps que lui, et que, si la course était trop longue,

il aurait peu de chances de leur échapper; mais il sentait aussi que si

la poursuite ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer le

premier Indien venu; il résolut donc de mettre la célérité de ses

ennemis à l’épreuve.

Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança en avant en déployant

presque toute son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, conservèrent la

même rapidité, et Graham continua ses efforts pendant cinq cents pas

environ en se servant de ses bras et de ses jambes, de manière à faire

croire qu’il déployait toutes ses forces. Après le premier quart de

lieue, il commença à ralentir sa course, et ses membres pendants et

affaissés, aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait derrière lui,

auraient pu faire croire à tout le monde qu’il était presque épuisé.

Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit aussi bien qu’il pouvait le

souhaiter.

Les Indiens crurent qu’il avait commis une faute bien ordinaire et bien

fatale; qu’il avait déployé au départ toute la force et toute la

célérité dont il était capable, et qu’il était maintenant harassé et

fatigué, tandis qu’eux ne faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur

de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent des cris de joie et

s’élancèrent en avant à toute vitesse, chacun d’eux s’efforçant

d’atteindre le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant son compagnon.

Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils virent le fugitif repartir

avec la vitesse d’un cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient en

un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient avoir perdue depuis quelque

temps.

Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif conservait longtemps une

telle rapidité, il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils se

mirent alors tous à courir comme ils ne l’avaient pas encore fait.

Ceux qui le poursuivaient, ou du moins quelques-uns d’entre eux, étaient

à peu près aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés pendant

un moment, il allait, avant que la moitié de la course fût terminée,

perdre inévitablement le terrain qu’il avait gagné.

Si quelqu’un avait pu être témoin de cette course où la vie d’un homme

était en jeu, il aurait vu un spectacle bien effrayant et bien émouvant.

Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc

qui se sauvait à toutes jambes; son allure rapide et soutenue montrait

que ses membres étaient bien exercés et soumis à une rude épreuve. Ses

pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils étaient presque

invisibles, et le terrain fuyait derrière lui comme un panorama.

[Illustration: Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un

fugitif blanc.]

Venaient ensuite une demi-douzaine de sauvages; leurs visages étaient

brillants et contractés par divers sentiments, la joie, la vengeance et

le doute; leurs ornements flottaient au vent, et leur vigueur semblait

incroyable. Ils étaient disséminés à différentes distances les uns des

autres, et s’étaient partagé toutes les directions de la prairie, de

façon à couper toute retraite au fugitif.

Deux Indiens continuaient à courir côte à côte, et il était évident que

les autres abandonneraient bientôt la poursuite, car Graham les voyait

perdre rapidement du terrain et se relâcher déjà de leurs efforts. Il

comprit la situation et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il pas les

dépasser aussi? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils pas bientôt la

partie? Et, d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant que la

fatigue le forçât à céder?

«En tout cas, j’essayerai, et que Dieu me vienne en aide!» murmura-t-il

en lui-même.

Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens qui le poursuivaient

encore semblaient presque immobiles, tant il les avait laissés loin

derrière lui.

Mais comme la fatigue le contraignit de nouveau à modérer cette course

terrible, il vit ses infatigables ennemis regagner le terrain qu’ils

avaient perdu; les adversaires, maintenant, se comprenaient. Les Indiens

devinèrent ses manœuvres et ils évitèrent le piége en conservant

toujours la même rapidité; ils étaient certains que tôt ou tard il

serait obligé de céder. De son côté, Graham savait que, pour prolonger

la lutte, il devait reprendre son pas précipité et le continuer

toujours.

Ils prirent alors une course soutenue et effroyablement monotone.

L’espace disparaissait derrière eux, et leur vitesse respective était si

égale, si semblable, qu’il y avait toujours entre eux la même distance.

Il ne restait plus que deux Indiens, mais ils étaient infatigables, et

bien décidés à continuer jusqu’au bout.

Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier à une petite distance. Les

arbres semblaient l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice;

essoufflé et harassé, il s’élança au milieu d’eux et courut tout droit

devant lui, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la berge d’une grande

rivière assez rapide.

Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien de l’Amérique du Nord, il

cède quelquefois; mais lorsque l’esprit prend dans la lutte la place du

corps, il ne perd jamais.

Graham regarda à la hâte autour de lui, et, en quelques secondes, son

intelligence lui avait fourni le plan qui devait lui sauver la vie.

Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment dans le torrent jusqu’à

ce que l’eau lui vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement,

et il remonta la rivière à plus de cent mètres; il entra ensuite

vigoureusement dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de manière à

ne pas être rejeté sur la berge plus bas qu’il ne l’avait décidé. Le

courant était très-rapide; aussi notre héros, épuisé et déjà bien

affaibli, dut déployer le reste de ses forces pour atteindre la rive

opposée. Il sauta au plus vite sur le bord et courut rapidement pendant

quelques instants, en laissant des traces aussi visibles qu’il le put;

sautant de nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant rapidement,

et il eut soin de se tenir aussi près du bord que possible, pour éviter

la force du courant. On comprendra bientôt la raison de ces singuliers

mouvements.

Le rivage était bordé d’épaisses broussailles dont les branches

retombaient dans l’eau; après avoir nagé jusqu’au moment où il jugea que

ceux qui le poursuivaient allaient arriver au fleuve, il glissa sous le

feuillage, qui lui offrait un abri favorable, et attendit là ce qui

allait se passer. Les deux Indiens parurent presque aussitôt sur la rive

opposée, mais beaucoup plus bas que Graham; ils sautèrent dans la

rivière sans hésiter une minute, la traversèrent promptement, et, dès

qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs recherches, et un

hurlement annonça qu’ils avaient découvert la piste, mais un second

hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement: ils l’avaient

perdue dans la rivière!

Les Indiens supposèrent probablement que le fugitif était tombé dans

l’eau et qu’il s’y était noyé, ou que peut-être il avait atteint l’autre

bord. En tout cas, ils avaient perdu ce qu’ils considéraient déjà comme

une proie certaine, et, en laissant percer le regret de voir leur

méchanceté déjouée, ils traversèrent tristement la rivière à la nage,

explorèrent l’autre rive pendant une heure environ, et reprirent enfin

leur course vers leurs compagnons.

VII

L’EXPÉRIENCE DE SETH.

«Ah! oh! voilà une nouvelle manière de s’introduire!» s’écria Seth en

roulant au milieu des sauvages réunis autour du feu du conseil.

On peut s’imaginer quelle fut la surprise des Indiens lorsqu’ils virent

un blanc tombant ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles les

avait mis en émoi; mais l’arrivée de Seth fut si subite et si prompte,

que notre pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils eussent pu

soupçonner comment cela s’était fait. Mais, selon leur habitude, ils ne

furent pas longtemps à réfléchir; ils avaient remarqué que Graham se

sauvait et prenait la fuite; et, comme nous l’avons vu, plusieurs

s’élancèrent à sa poursuite, tandis qu’une douzaine d’autres sautèrent

sur Seth et levèrent leurs tomahawks au-dessus de sa tête.

«Allons, attendez une minute, leur dit sèchement Seth; vous n’avez pas

besoin de vous presser; vous avez bien le temps de prendre ma chevelure,

n’est-il pas vrai?»

Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, arrêtèrent et amusèrent

ceux qui s’étaient saisis de lui. Ils le regardèrent tous, comme s’ils

eussent attendu qu’il continuât; mais le pionnier se contenta de les

dévisager avec des airs de mépris et de dédain. L’un d’eux s’élança

alors sur lui, prit sa chevelure, qu’il tordit dans sa main, et s’écria

furieux:

«Ah! maudit Yankee! Nous te brûlerons!

--Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, vieux drôle? Eh bien!

dépêche-toi d’ôter ta patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera

malheur.»

Le sauvage, comme pour lui complaire, ôta sa main; et, du même

mouvement, enleva à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un instant

dans le blanc des yeux, en prenant un certain air de supériorité, et lui

dit:

«Je te la prête pour un moment, pourvu que tu me la rendes en bon état.

Fais attention: prends-y bien garde; ce fusil a coûté beaucoup d’argent,

là-bas, dans le New-Hampshire.»

D’après ces paroles, on comprendra facilement que Seth jouait la

comédie. Lorsqu’il avait été jeté dans cette aventure par l’impatience

de son compagnon, il avait compris tout de suite qu’il était inutile de

prendre la fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était de se

soumettre à son malheureux sort, avec la meilleure grâce possible; mais

il y avait une manière de faire cette soumission qui pourrait donner de

meilleurs résultats que toute autre; s’il avait opposé de la résistance,

ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme plus d’un homme l’aurait

fait sans doute, il aurait probablement été scalpé sur-le-champ. Aussi,

avec sa présence d’esprit étonnante, il prit facilement un air de

bravade et d’insouciance. Ce stratagème, comme nous venons de le voir,

avait eu le résultat désiré.

Seth Jones était un homme dont on ne pouvait comprendre le caractère, ni

en une heure, ni en un jour; il fallait l’avoir fréquenté longtemps pour

arriver à en découvrir les nuances et les ressources. Doué d’un esprit

vif et amusant, jovial et franc en apparence, il était cependant bien

prévoyant et bien prudent! il pouvait lire les pensées d’un homme

presque au premier regard, et il avait un extérieur qui semblait fait

exprès pour voiler son âme; ses yeux mêmes étaient trompeurs; et,

lorsqu’il voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir dans la

perfection. Si quelque étranger l’avait vu, lorsqu’il engagea la

conversation rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune hésitation

considéré comme un idiot ou un fou.

«Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé! mon Yankee? lui demanda un sauvage en

se baissant et contractant horriblement sa figure.

--Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, répondit Seth, avec autant

d’insouciance que s’il eût parlé d’un dîner.

--Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon Yankee.

La captive des Mohawks · 第 2 / 9 段