XXIII

«Sortis de Rome, la grande _Aricia_ nous offre une halte mesquine

(aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chênes gigantesques,

au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un

poëte); de là nous arrivons au marché d'Appius (sorte de marché de

Poissy de Rome).» Écoutez comment une hôtellerie romaine est décrite

dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs

de Rome:

«Fourmilière de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre;

je préférai faire jeûner mon estomac débile, et j'assistai, sans y

prendre part, au repas de mes compagnons de route. Déjà la nuit tombante

commençait à déployer l'ombre sur les campagnes et à semer les campagnes

du firmament de ses étoiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les

matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:--Aborde ici.--Tu

entasses trois cents personnes dans la barque; holà! c'est

assez!--Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on

attelle les mules, une longue heure s'écoule; les cousins bourdonnants

et les grenouilles marécageuses écartent le sommeil; les mariniers et

les passagers, ivres de mauvais vin, chantent à l'envi leur maîtresse

absente, jusqu'au moment où le voyageur fatigué et le batelier paresseux

attache à une borne le cou de la mule, la laisse paître, et ronfle

étendu sur le dos.

«Les voyageurs, couchés dans la barque sur le canal des marais Pontins,

croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se réveille à l'aube du

jour et saute à terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les

épaules des bateliers et de la mule assoupis. À la quatrième heure on

débarque un moment près de la fontaine _Ferrione_, pour se laver le

visage et les mains dans son onde pure. Bientôt on arrive à _Anxur_

(aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers éblouissants.» (Ils sont

jaunis et dorés aujourd'hui par tant de soleils de plus.)

Là on est rejoint par Coccéius, chargé d'une importante mission par

Auguste, puis par un autre ami de Mécène, Fontéius Capito, homme

accompli _ad unguem_, dit le poëte.

On arrive à _Fondi_ (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant

paysage d'orangers de la côte); on quitte Fondi en riant de l'importance

et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrête à

Mamurra (Formies) pour loger chez Coccéius et pour souper chez Muréna.

Coccéius et Muréna, leurs compagnons de voyage, possédaient des maisons

de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir à

_Formies_, chez Varron, cette belle _Terentia_, sa soeur, qui devint

plus tard la femme de Mécène. Varron, frère de Térentia, subit la mort

quelques années après, pour avoir conspiré contre Auguste. Plotius,

Varus, Virgile, hommes de la même société, les rejoignent encore au delà

des marais de Minturnes.

Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le

monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent

leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de

Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte,

avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le

Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un

reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été

esclave, le second, favori suspect d'Octave.

Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace

se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux

débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes.

On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des

images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre

de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses

_Confessions_ dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du

cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce

vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace,

devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices

sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante

que la salubrité municipale?

«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»

L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact

comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a

trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage

d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou

peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les

ruines de la maison de son père à _Venusia_. Là il se souvint de son

heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces

souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était,

malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon coeur.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 160 / 163 题