Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers,
se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des
brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de
l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé
d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une
sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du
jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en
silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt
les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même
il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des
épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les
soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à _Sans-Souci_, ce Tibur
soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte des soupers
d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le
maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale des
convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette magnifique
divagation d'Horace.
Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître
intitulée le _Voyage à Brindes_, écrite à peu près dans le même temps,
et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un
_Téniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu
prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec
la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la
ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes
du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce même peuple de nos
jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous
transporte à _Albano_, à _Terracine_, à _Fondi_, dans les Abruzzes, et
jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la
cour d'Auguste.
Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace,
de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée à
Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.
Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui
mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à
croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en
plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes
du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour
Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait
passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas
chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où
le vers s'amuse à ressembler à la prose.