XXIV

Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce

philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.

Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes

confident du coeur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours,

que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil,

dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des

éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation

à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les

chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies,

pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des

prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers

sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents

supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de

Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques

spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et

chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou

humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne

d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du

sourire, c'est l'ami des heureux.

Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un

amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous

ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempérée n'a jamais

senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des

fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une

félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents

âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de

cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts

pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix

révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière

des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le

sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si

vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le

lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les

pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours

active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel

enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant

des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans

chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse

le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de

douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément,

ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si

vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_

qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni

femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de

la vie; si votre coeur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie

uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si

vous possédez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli

domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de

bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est

suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques

amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous

soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour

cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-même; enfin,

si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous

semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses

célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute

éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des

heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant

causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe

par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par

Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure

en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément,

vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre

de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire.

Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours

bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un

compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations

du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer;

achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot;

asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les

saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et

prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe

diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait

les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce

n'est pas le mien.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 161 / 163 题