Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce
philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.
Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes
confident du coeur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours,
que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil,
dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des
éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation
à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les
chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies,
pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des
prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers
sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents
supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de
Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques
spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et
chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou
humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne
d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du
sourire, c'est l'ami des heureux.
Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un
amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous
ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempérée n'a jamais
senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des
fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une
félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents
âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de
cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts
pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix
révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière
des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le
sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si
vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le
lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les
pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours
active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel
enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant
des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans
chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse
le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de
douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément,
ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si
vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_
qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni
femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de
la vie; si votre coeur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie
uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si
vous possédez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli
domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de
bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est
suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques
amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous
soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour
cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-même; enfin,
si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous
semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses
célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute
éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des
heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant
causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe
par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par
Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure
en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément,
vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre
de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire.
Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours
bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un
compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations
du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer;
achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot;
asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les
saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et
prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe
diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait
les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce
n'est pas le mien.