«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à
la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à _Iccius_. Si ton
corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à
l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»
Une épître charmante à son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modèle à
celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment
rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des
plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des
glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les
boeufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux
arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute
encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te
faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour
préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.
«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères,
et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu
le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère;
l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de
Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil
sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir
été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le
sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre
ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la
ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers
et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf
paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le
cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier!
c'est mon avis.»