Négligeons ses satires, assaisonnées cependant du sel attique le plus
savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dépaysées de Rome
à Paris, nous donnent une idée presque latine. Ce n'est plus l'âme
d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui éclatent dans ses satires:
c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il
s'évapore avec les moeurs, les vices, les ridicules des temps et des
lieux pour lesquels on a écrit. Quand on ne peut plus mettre le nom du
vicieux sur le vice, la malignité publique éteinte enlève les trois
quarts de l'intérêt à la satire; il n'en reste que quelques traits
généraux, quelques imprécations éloquentes comme dans Juvénal à Rome et
dans Gilbert à Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des
égratignures de plume et des dialogues étincelants de verve en les
passant sous silence; allons vite aux épîtres, où l'âme d'Horace se
retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est
le poëte; l'épître, c'est l'homme: c'est là surtout qu'Horace est
Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus,
dans nos littératures modernes, aux épîtres du poëte latin: une morale
prodigue de préceptes merveilleusement alignés dans ces vers faciles, et
des retours personnels sur sa propre vie privée qui font le charme des
confidences poétiques.
Voyez comme il commence sa troisième épître à Mécène, avant de se
laisser glisser, comme sur une pente, à des considérations contre
l'ambition, l'orgueil et le luxe: «Je vous ai promis de n'être que cinq
jours à jouir de ma liberté à la campagne, et voilà que je vous ai
manqué de parole pendant tout le mois d'août!... Quand l'hiver fera
étinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton poëte descendra
vers la mer, et, renfermé avec ses livres, il se donnera les aises de la
vie; toi, ô mon ami tutélaire! il te reverra, si ton coeur t'y porte,
quand les tièdes vents du printemps souffleront, au retour de la
première hirondelle.»
Par une transition glissante et naturelle il passe de là à la
délicatesse de Mécène, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs
difficiles à refuser; puis il intercale, en vers laconiques et
pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent à une fortune
disproportionnée à leurs désirs. C'est un de ces apologues que M.
Walckenaer trouve, avec raison, supérieur à l'apologue de même nature
versifié par La Fontaine; le voici:
«D'aventure, par une étroite fente un mulot fluet s'était glissé dans un
vaisseau chargé de froment; et, après s'être largement repu, il
s'efforçait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une
belette lui cria de loin: «Veux-tu sortir de là: attends que tu
maigrisses; maigre tu es entré, maigre tu sortiras!»--Veut-on
m'appliquer à moi le sens de cet apologue? Je suis prêt à me dépouiller
de tous mes biens. Le loisir, la liberté! ce n'est pas moi qui
échangerai ces vrais biens contre les trésors de l'Arabie! Essaye! tu
verras si je ne renoncerai pas de bonne grâce à tout ce que je tiens de
toi!»
La même passion natale de la liberté et de la campagne se retrouve dans
ce billet écrit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de
_Vacuna_, dans sa chère Sabine, en se promenant aux environs de sa
métairie de _Vacuna_:
«Salut! au nom d'un amateur des champs, à Fuscus, notre ami, amateur du
séjour des villes! En cela seul nous différons du tout au tout, dans le
reste jumeaux en goût et en amitié. Comme ces deux pigeons célèbres dans
l'apologue, tu gardes le nid; mais je préfère les riants rêves des
ruisseaux, les roches tapissées de vieille mousse, les vastes forêts. De
quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitôt que j'ai perdu de vue
ces choses que vous appréciez d'un commun accord comme la suprême
félicité; comme l'esclave dégoûté du pontife, je détourne la lèvre des
libations: je préfère le pain sec à tous les gâteaux de miel de
l'offrande.
«Si on désire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site
convenable pour bâtir sa demeure, en connaissez-vous un plus approprié
que l'heureuse retraite que j'ai choisie?
«Y en a-t-il une où les hivers soient plus attiédis, où des vents
plus doux ou plus frais tour à tour tempèrent mieux les ardeurs de
la canicule et l'âpre morsure du _lion_, quand il reçoit
perpendiculairement les brûlures d'un soleil vertical? En est-il
une où les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des
champs sous les rosées y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins à
l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes
s'efforce de briser dans sa rapidité ses conduits de plomb, est-elle
plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives
inclinées? Vous élevez des rangées de colonnes de marbre; n'est-ce
pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi?
N'est-ce pas parce que l'oeil, du haut des terrasses, y embrasse un
vaste horizon champêtre? Chassez la nature à coups de fourche, elle
revient vous envahir malgré vous!»
L'épître finit, comme la précédente, par l'apologue du cheval et du
cerf, versifié par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet
apologue, volé par les deux poëtes à Ésope, et par Ésope lui-même au
fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui
contient avec une énergie sublime le proverbe éternel de la modération
des désirs:
Serviet æternum qui parvo nesciet uti;
_Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de
peu._
Le petit billet suivant à son ami _Bullatius_, pour le détourner de
longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes jaillissant en
vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants que le cristal.
Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de mosaïque, où chaque
pierre est un éblouissement des yeux.
«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je
voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...
«Modère ton imagination; et _Rhodes_ et _Mitylène_ ne te seront pas plus
nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le
vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.
«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant,
reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de
l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne
remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de
ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas
chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à _Ulubria_.»