XX

Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux

images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire

saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez

dans ce salut poétique la belle description d'Horace à _Quinctius_.

«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius.

A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux

baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des

vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et

la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une

ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la

droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes

vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur

la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chêne

et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à l'heureux

possesseur. On croirait être aux portes de la ville de Tarente. La

source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un ruisseau dont

l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et la pureté! Son

onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs débiles. Voilà

les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantées qui

préservent votre ami des influences de l'automne.»

Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa

vie à l'âge où la sagesse l'y confine.

Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:

«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle

nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi

sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus

vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite.

Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps

que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable.

Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'étais un homme de petite

taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du soleil, prompt à

m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon âge,

vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargés de quatre

ans, l'année où Lollius eut pour collègue au consulat Lépide.»

«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste,

que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et

mes portefeuilles!

«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes

ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels,

la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers;

mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je

continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir

ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes?

Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de

nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins,

les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même

la poésie. Qu'y faire?»

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 157 / 163 题