Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux
images rurales qui possèdent sa pensée. Souvenez-vous de Voltaire
saluant le lac Léman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez
dans ce salut poétique la belle description d'Horace à _Quinctius_.
«Vous me demandez quelques détails sur ma métairie, aimable Quinctius.
A-t-elle des champs assez pour nourrir son maître? des oliviers aux
baies fécondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des
vignes suspendues à l'ormeau? Je vais vous décrire au long l'assiette et
la nature de mon bien. Imaginez une chaîne de collines que sépare une
ombreuse vallée. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la
droite; à gauche l'astre fugitif abaisse son char derrière leurs pentes
vaporeuses. La température est admirable. Que diriez-vous en voyant sur
la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chêne
et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre à l'heureux
possesseur. On croirait être aux portes de la ville de Tarente. La
source qui l'arrose a la gloire de donner son nom à un ruisseau dont
l'Hèbre aux champs de la Thrace envierait la fraîcheur et la pureté! Son
onde est bonne aux cerveaux fatigués, bonne aux estomacs débiles. Voilà
les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantées qui
préservent votre ami des influences de l'automne.»
Voilà comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa
vie à l'âge où la sagesse l'y confine.
Ces vers sont adressés, par badinage, à son recueil de vers lyriques:
«Quand un tiède soleil d'été vous fera lire à loisir, devant un cercle
nombreux d'auditeurs, vous direz, ô mon livre! que moi, simple affranchi
sans fortune, j'ai osé déployer hors de mon petit nid des ailes plus
vastes: cet aveu, en retranchant à ma noblesse, ajoutera à mon mérite.
Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'être aimé, tant dans les camps
que dans la ville, de ce que Rome a de plus élevé et de plus aimable.
Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'étais un homme de petite
taille, chauve avant l'âge, très-amoureux des rayons du soleil, prompt à
m'irriter, plus prompt à m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon âge,
vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargés de quatre
ans, l'année où Lollius eut pour collègue au consulat Lépide.»
«Le soleil n'est pas encore levé, ajoute-t-il dans l'épître à Auguste,
que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour écrire, et
mes portefeuilles!
«Après la bataille de Philippes, qui me dépouilla tout honteux de mes
ailes d'espérance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels,
la pauvreté impérieuse et entreprenante me fit tenter d'écrire des vers;
mais, maintenant que je possède tout ce que je puis désirer, si je
continuais à versifier encore, y aurait-il assez d'ellébore pour guérir
ma folie, si au lieu de dormir je persévérais à aligner des strophes?
Les années, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de
nous-même. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins,
les plaisirs du jeu, et maintenant elles se préparent à m'enlever même
la poésie. Qu'y faire?»