XVII

Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même

génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant

jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux

détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile,

c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène,

restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la

béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour

tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un

ciel clément.

«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute

cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses boeufs qu'il

a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux rameaux les

jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres

gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes;

tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec complaisance ses

troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements;

tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifiées avec

soin; et, quand l'automne fécond commence à élever au-dessus des champs

sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour lui de récolter ces

poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur

pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô vous, dieu des

jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne des héritages!

«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un

moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre

leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les

sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par

leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison

d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il

pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces sangliers dans

les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles,

il tend le filet à larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y

abattre; il prend au lacet le lièvre peureux ou la grue voyageuse, proie

enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans ces délassements les soucis

importuns des passions?

«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la

compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec

nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris,

qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son

mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau

pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de

ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci

par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas

achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les

turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos

rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront

jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive

cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres,

que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps

appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets

goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer,

ses boeufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant

sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la

maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»

Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si

ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le

poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de

médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le

laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui

manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer,

ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa

vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur:

son isolement l'en punissait.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 154 / 163 题