Il revient dans l'ode familière suivante à lui-même, et dit comment il
devint favori de la muse légère:
«Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au delà de l'Apulie
où je suis né, un jour que, fatigué par mes jeux et vaincu par le
sommeil, des colombes prophétiques me parsemèrent d'un feuillage
printanier; ce prodige étonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarpé
du village d'Achérontie, les précipices boisés de Brantium, et ceux qui
labourent les gras territoires de l'obscur Férente, émerveillés de ce
que je sommeillais à l'abri des ours et des morsures des noires vipères,
sans autre défense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant à qui
les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance!»
Ce souvenir l'exalte et lui fait récapituler, avec une pieuse
reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa
vie.
«Je suis votre protégé, ô Muses! vous êtes mes protectrices, soit quand
je gravis les rocs escarpés de ma Sabine, soit que la froide température
de Præneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui
baignent Baïa, m'appellent dans leurs divers séjours; ainsi de vos
fontaines et de vos mélodieux murmures: c'est par vous et pour vous que
la défaite et la déroute de Philippes m'ont laissé vivant! par vous que
la chute inopinée d'un arbre sur mon passage ne m'a pas écrasé! par vous
que je ne fus pas englouti sur les écueils du cap Palinure par les mers
de Sicile!... Grâce à vous je naviguerai avec confiance sur les flots
inconstants du Bosphore; grâce à vous j'affronterai sans crainte les
sables brûlants des plages de Syrie...... Quand César ramène dans nos
villes ses légions fatiguées de vaincre, lui-même aspirant à clore ses
exploits par la paix, c'est vous qui le délassez dans l'antre des Muses,
c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez
de les lui avoir soufflés.... La force brutale s'écroule sous sa propre
masse. La terre elle-même frémit des monstres qu'elle a portés, etc.,
etc.»
Qui ne reconnaît dans cette allusion aux conseils de douceur donnés à
César par les Muses les conseils de clémence qu'Horace lui-même donnait
à Auguste en faveur des vaincus de la république? Le poëte justifiait à
ses propres yeux son ralliement au maître du monde par les salutaires
inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers.