La petite ode à Posthumus est une répétition de la même tristesse
exprimée en vers qui semblent fuir d'eux-mêmes le temps dont ces vers
retracent la fuite insensible.
«Posthumus! Posthumus! les années glissent en nous entraînant, etc.,
etc.» Et après une énumération éloquente de la vanité de nos prières et
de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de
la mort:
«Il faut quitter cette terre, cette maison, cette épouse chérie; et, de
tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le
cyprès funèbre ne suivra hors de ton enclos son maître d'un jour!»
Sa philosophie, commode et modeste, éclate dans la plupart de ces odes
en vers à demi-voix qui ont le charme de son caractère; les images dans
lesquelles il symbolise cette modération des voeux de l'homme, pour que
ces voeux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe
tous, sont restées immortelles et proverbiales chez tous les poëtes
venus après lui.
Lisez:
«C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer Égée
quand de noires nuées recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres
conducteurs de sa route ne brille plus à ses yeux dans le firmament,
etc.
«Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de
voir briller la salière de ses aïeux; celui que ni la crainte de perdre,
ni la cupidité de gagner, n'empêchent de jouir de sommeils légers!...
Le coeur satisfait d'un présent borné dédaigne de se troubler pour ce
qui doit suivre; il tempère l'amertume des soucis par le sourire de
l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa
destinée. Quant à moi, j'ai reçu pour ma part un petit domaine
champêtre, un léger souffle de la muse attique et le don de mépriser le
vulgaire envieux!»
Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de
douce sagesse, sonne comme un ressentiment caché au fond du coeur contre
la méchanceté de ses ennemis; c'est une flèche sous les fleurs qui
retentit au fond du carquois. Ce mépris du vulgaire faisait partie de
l'indifférence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais
immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de génie. C'était son
orgueil aussi à lui, et cet orgueil était assez fondé, sur
l'avilissement de son siècle, dans un soldat retiré de Brutus qui avait
vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus
l'estimer, s'en vengeait par le dédain, cette supériorité du regard. Ce
dédain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui
n'espère rien de la multitude:
«Je hais le profane vulgaire, et je l'écarte.»
Cela ne l'empêche pas de chanter la vertu civique pour elle-même dans
les strophes les plus mâles qui aient jamais été écrites à la gloire de
l'héroïsme civil. (Ode III du IIIe livre.)
«L'homme juste et résolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui
lui ordonne le crime, ni le visage impérieux d'un tyran, ni la tempête
qui amoncelle les flots troublés de la mer Adriatique, ni la grande main
de Jupiter lui-même tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base
solide de sa fermeté. Que l'univers brisé s'écroule! ses débris
l'écraseront sans l'intimider, etc., etc.»
Il s'élève dans cette ode stoïque et vertueuse à la hauteur d'Orphée;
l'expression répond à l'âme, le style est d'airain, il brave la foudre.
Certes il y avait de la vertu et de l'héroïsme civique dans l'homme qui
les sentait avec un tel accent!
Puis tout à coup, à la dernière strophe de l'ode, il renverse le trépied
comme indigne de s'y asseoir, et il revient à ses amours et à ses
badinages.
«Mais de tels sujets, dit-il, ne siéent pas à une pensée enjouée comme
la mienne. Où vas-tu t'égarer, muse folâtre? Ta voix atténuerait la
grandeur des choses que tu oserais célébrer ainsi.