Les conseils d'une mâle vertu s'allient dans ces odes aux grâces de
décentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne égale en sérénité
et en flexibilité de poésie l'ode à Délius?
«Souviens-toi de conserver une âme toujours impassible dans les
circonstances pénibles de ta vie, de même que de la conserver
inaccessible à l'enflure et à l'orgueil de la prospérité, ô Délius qui
dois mourir!
«Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient écoulés dans la
tristesse, soit que tu aies passé tes jours de fêtes mollement étendu
sur l'herbe des prairies solitaires, réconforté et assoupi par le nectar
d'un falerne vieilli dans tes celliers!
«Là où le pin élancé et le peuplier à l'écorce blanche aiment à
entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, là où la source vive
et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique à ses eaux légèrement
agitées sur sa pente.
«Là fais apporter les vins, les parfums, les roses, hélas! trop courtes
de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le
fuseau des trois soeurs (les Parques) le permettent encore.
«Il faudra les laisser, ces vastes et délicieux jardins, ce palais,
cette maison des champs baignée par les eaux jaunissantes du Tibre! Il
faudra les laisser, et ces richesses, élevées jusqu'au comble de
l'opulence, deviendront la proie d'un héritier.
«Que tu sois riche ou né de la race antique d'Inachus, ou pauvre et
issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras
victime dévouée au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chassés
vers le même but par la mort; plus tôt ou plus tard, notre sort est
agité dans la même urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne à
entrer tous dans la barque de notre éternel exil!»
La mélancolie de l'avenir, cette ombre qui sert à relever les courtes
félicités du présent, fut-elle jamais plus inextricablement mêlée aux
images de la volupté et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais
plus inattendue et plus funèbre du plaisir, comme le serpent de
Cléopâtre de son panier de fleurs?