De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome,
mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace
en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les
délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme
achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon.
Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée
à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des
bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre
une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton
dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace
était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme
et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du
siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur
comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.
Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de
_Leuconoé_, une des femmes de sa société légère, qui devait aller
consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les
diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des
femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes
Romaines.
«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de
prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou
aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés
babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel
nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui
épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer
tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en
paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré
mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux
a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le
moins possible au jour qui doit lui succéder!»
X
Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme
de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles
guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les
légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour
jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans
cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et
belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours
de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use
les images comme il use tout.