IX

De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome,

mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace

en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les

délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme

achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon.

Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée

à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des

bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre

une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton

dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace

était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme

et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du

siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur

comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.

Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de

_Leuconoé_, une des femmes de sa société légère, qui devait aller

consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les

diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des

femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes

Romaines.

«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de

prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou

aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés

babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel

nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui

épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer

tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en

paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré

mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux

a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le

moins possible au jour qui doit lui succéder!»

X

Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme

de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles

guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment où les

légions d'Auguste allaient chercher les légions du fils de Pompée pour

jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans

cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et

belle alors, devenue banale et usée aujourd'hui dans tous les discours

de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use

les images comme il use tout.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 140 / 163 题