La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers,
c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.
Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en
Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des
animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait
garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la
maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur,
avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis
familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une
libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde;
Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de
jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne
pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans
l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa
santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air
épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout
voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion:
_Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du
départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son
indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse
de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du
coeur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent
que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il
s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et
tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes,
Horace était un musicien accompli des mots.
«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères
d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course;
que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui
souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile
confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux
rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!»
On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et brisé en deux parts,
parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à
Horace de son ami. Mais tout à coup, le coeur de l'ami satisfait, le
poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits
de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un
apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le
premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux
périls qui le font trembler pour son ami.
«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du coeur,
qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre
ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les
mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce
dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou
aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui
qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les
flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres
de l'_Acrocéraunie_ (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?»
La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi,
à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était,
réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec
les forces de la nature supérieure à l'humanité.
«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les
terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des
nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs
sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se
précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par
un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre.
Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux
vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent
infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas
contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme
par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule
força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels;
notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne
permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»
Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se
combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte
invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation
pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre
l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux
dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en
trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces
trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir,
attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers.
C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas
comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs
procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau désordre_ de
l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui
voit tout, abrége tout!