C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au
commencement de l'imprimerie, aient divisé ses oeuvres par genres, odes,
épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne
les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain
une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet
en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de
philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus
complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de
son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure,
l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous
recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il
donne en ce moment une édition _elzévirienne_ avec des paysages gravés
dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages à la loupe font revivre
_Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites où sont nés
ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les
circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout
entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la
patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M.
Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle
oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est
courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est
attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en
larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait
ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du
poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là.
Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages
des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la
poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot;
ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le
microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces
petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la
distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des
temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'oeil et de
l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le
torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au
fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la
maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de
forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la
plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches
allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de
laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la
figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a
changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du
lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique
et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant
le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre
desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux
sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de
ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa
bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres
grecs les préceptes de son épître _aux Pisons_, chacun de ces tableaux
est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces
deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux
paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition
véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant
feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot
futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour _illustrateurs_!