IV

Maintenant que vous êtes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel

des hommes de plaisir et des hommes de goût, _semel decipiendum_. Il va

sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je

m'arrêterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la

rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais

beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup

dans Horace: sa délicatesse le défendait contre ce vice de la langue

latine; mais la religion d'Épicure ne commandait pas les heureuses

chastetés de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de

l'âme.

V

Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de

l'armée de Brutus à Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un

transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes

débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir

de son temps, femmes dont les _Olympia_ dans la Rome papale et les Ninon

de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute

l'équivoque existence.

Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense

largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont

laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de

liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens

de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles

découragées de Brutus mourant: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Il professe

la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est

réelle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en

Orient: «_Vanité des vanités!_ excepté de vivre avec ce qu'on aime à

l'ombre de son figuier.»

Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme

de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence

nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire et de poésie

raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie

épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans

ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'oeuvre

qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes,

ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce

sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui

le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son

coeur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de Louis

XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et

poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en

ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare,

où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du _Temple_, parce

qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les _prieurs_

de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu

était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle,

de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était

le _Temple_ à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour

léger, la plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, la

table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y

avait plus de talent dans cette société du _Temple_ de Rome, plus de

débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la

première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à

Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les moeurs et dans les

plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne croit;

le monde tourne, mais ne change pas.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 136 / 163 题