Un second caractère de sa poésie, c'est qu'elle ne dérive pas, comme la
grande poésie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas
cela comme une qualité, mais comme une infériorité du génie poétique
d'Horace. Ce génie même, quand il a abordé les grands sujets religieux,
philosophiques, patriotiques, est quelquefois élevé, mais jamais
complétement sérieux. Ce n'est ni l'accent ému et pieux de David, ni
l'accent révélateur d'Orphée, ni l'accent héroïque d'Alcée, ni l'accent
majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la
divinité, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la liberté. Il en
parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce
n'est pas sa foi, mais son thème; c'est un musicien accompli, qui
exécute bien la note élevée, mais qui ne l'invente pas; à ce titre il
était incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants
populaires pour les légions. Ce feu sacré, emprunté à d'autres, jetait
par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brûlait pas
dans son sein. S'il eût été stoïcien, comme Brutus et Caton, il aurait
eu la langue d'Orphée; mais il était épicurien, il ne pouvait avoir que
la langue des Grâces. Cette indifférence fondamentale sur les dieux, sur
les vertus stoïques, sur les formes politiques, fait partie de son
charme; il est léger comme un coeur vide de fortes convictions; il joue
autour des fibres les plus molles du coeur, il ne les brise jamais.
Comment en aurait-il été autrement de l'homme qui, après avoir combattu
avec Caton et Brutus pour le maintien de la république, soupait gaiement
avec Mécène et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition
fût décente, que l'amitié fût douce et que le falerne fût frais.