(2e PARTIE.)
I
Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractère de
cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est
encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite;
il s'est écrit lui-même au courant de ses jours et au courant de ses
amours, de ses amitiés, de ses pensées, de ses rêveries. C'est un
Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que
Montaigne.
Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouvées après lui dans sa
maison de Tibur ou dans la mémoire des jeunes Romains et des jeunes
Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir à ses
amis et à ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans
son génie; il ne s'est jamais placé dans la chaire de l'homme de lettres
ou sur le trépied du poëte pour dire: Écoutez-moi, je vais raisonner ou
je vais chanter. Il s'est mis à table à Rome; il s'est assis à l'ombre
de son buisson de lauriers à _Ustica_, au pied de ses oliviers à Tibur,
au bord de sa source de Blandusie à Venouse; et si un souffle d'air a
frémi mélodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a
ému son oreille, si un flacon du falerne écumeux a répandu l'ivresse à
la fin du festin d'amis, si les cheveux dénoués de la jeune Napolitaine
Leucothoé ont eu un pli gracieux sur ses épaules ou exhalé un parfum de
Syrie dans l'air, il a écrit, le jour même ou le lendemain, en deux ou
trois strophes négligées, mais accomplies, son impression du moment,
sans autre ambition que de perpétuer son plaisir. Toutes les images qui
ont passé devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont
fixées comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les
colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voilà pourquoi tout vit et
tout vole encore dans ces pages fugitives du poëte romain.
Quand nous disons du poëte romain, nous nous trompons: Horace n'était
Romain que par le séjour qu'il faisait à Rome: d'origine et de génie
comme de caractère il était Grec. La rectitude, l'austérité, la
pesanteur, la sécheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport
avec la flexibilité, la liberté, la suavité, l'apparent décousu et la
légèreté badine du style attique transporté tout chaud dans la langue de
Cicéron et de Lucrèce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande
Grèce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le
dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes
harmonieuses qui étaient étrangères jusque-là à la prosodie latine.
Quant à l'imagination, elle y déborde; le Romain en était sobre, parce
qu'il en était pauvre. Rustique et guerrière, la famille de Romulus
n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces élégances de la
Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace était un nourrisson de
l'_Hymète_; c'est une des raisons qui le firent tant goûter à Rome à ses
premiers vers: il y était nouveau.