Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la
vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin
de son bonheur se révélait par la mort de _Drusus_, à qui il destinait
le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette
mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le
sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait
dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le
peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi
avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un
peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des
soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de
César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère
pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir
absolu.
Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les
délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une
familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis
trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace
comme la meilleure partie de ses biens terrestres.
_Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!_ écrit-il dans son
testament.
Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le
27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour
un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par
un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de
Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des
biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement
concentré tout son coeur dans son attachement à Mécène et à Auguste.
Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses
huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que
puissant.
Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son coeur, suivit à
pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du
tombeau de Mécène.
Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme
était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les
autres. Son véritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se
répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une
prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de
rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la
gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le
charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité
comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de
plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grâce
involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas;
il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la
facilité de la force.