XXIII

La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans

envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace.

Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste;

après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace

de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici,

écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu

besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais

actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le

poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc

échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table

_frugalement royale_; il nous aidera à écrire nos lettres.»

Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple

particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui

le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain

bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des

figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé

d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême

simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de

musique.»

Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout

autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son

indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.

Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous,

lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez

de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi

que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y

a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de

vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié,

mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier

comme vous.»

Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de

ses oeuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir

appelé par badinage un _petit homme_, un _délicat_, un _débauché_ de

paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume,

et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous

ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la

taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous

voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur

rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»

Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait

celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur

temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa

présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste,

il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône

entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa

hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes

et lui.

Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes.

Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à

l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit

adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon

ami?»

Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses

pénates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de

l'_Homme_, également, mais très-inférieurement versifiée par La

Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:

Serviet æternum qui parvo nesciet uti;

_Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._

Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait

d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa

métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.

«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en

détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que

vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il

l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées

aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de

montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore

des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous

enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de

cornouilles; le chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands

nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté dans la

verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui

donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que l'Hèbre qui

baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire à

l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége votre

ami contre les influences malignes de septembre.»

Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour

fuir les fièvres de la campagne romaine.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 126 / 163 题