La mort précoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et célébrait sans
envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'âme d'Horace.
Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarité d'Auguste;
après cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace
de lui; il lui offrit l'emploi de secrétaire de son cabinet. «Jusqu'ici,
écrit Auguste à Mécène dans une lettre citée par Suétone, je n'ai eu
besoin de personne pour les lettres que j'écrivais à mes amis; mais
actuellement que je fléchis sous la multiplicité des affaires et sous le
poids de l'âge, je désire vous enlever Horace; qu'il vienne donc
échanger votre table hospitalière et ouverte à tous, contre une table
_frugalement royale_; il nous aidera à écrire nos lettres.»
Mécène était magnifique, Auguste économe et sobre. «Un simple
particulier dans l'aisance, dit Suétone, trouverait à peine digne de lui
le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain
bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des
figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire trempé
d'eau. Les repas qu'il donnait à ses amis étaient de la plus extrême
simplicité; il les égayait seulement pour ses convives d'un peu de
musique.»
Horace, informé par Mécène de ce désir d'Auguste, qui eût été pour tout
autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise santé, préférant son
indépendance à une fortune tardive et inutile à son bonheur.
Auguste insista vivement dans un billet direct au poëte. «Vantez-vous,
lui dit-il dans ce billet, d'un grand crédit sur moi comme si vous étiez
de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dépendu de moi
que cela ne se réalisât; c'est la délicatesse seule de votre santé qui y
a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de
vous oublier, et, si vous avez été assez fier pour négliger mon amitié,
mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier
comme vous.»
Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de
ses oeuvres. Ce volume choisi était très-court. Auguste, après l'avoir
appelé par badinage un _petit homme_, un _délicat_, un _débauché_ de
paresse, lui dit: «Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume,
et j'excuse son exiguïté en me rappelant celle de votre personne: vous
ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la
taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous
voulez, à vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur
rotondité, je vous prie, ressemble à celle de votre ceinture!»
Ces plaisanteries entre le poëte et l'empereur rappellent tout à fait
celles des Médicis avec les grands poëtes ou les grands artistes de leur
temps. Louis XIV élevait quelquefois Racine, Molière et Boileau à sa
présence, mais jamais à sa familiarité; il avait la grandeur d'Auguste,
il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majesté du trône
entre le génie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa
hauteur, on s'aperçût que le niveau était changé entre ces grands hommes
et lui.
Auguste fut plus charmé dans ce volume par les épîtres que par les odes.
Il aimait le naturel de préférence au sublime. «Sachez, écrivit-il à
l'auteur, que je suis blessé de ce qu'aucune de ces épîtres ne me soit
adressée. Avez-vous peur que la postérité ne sache que vous étiez mon
ami?»
Horace ne tarda pas à adresser à l'empereur une épître du sein de ses
pénates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de
l'_Homme_, également, mais très-inférieurement versifiée par La
Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force:
Serviet æternum qui parvo nesciet uti;
_Il sera éternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._
Les offres d'Auguste et le danger de la cour, à laquelle il venait
d'échapper, rendirent plus fréquents et plus longs ses séjours dans sa
métairie de la Sabine; il la décrit avec un charme toujours nouveau.
«Cher Quintius, écrit-il à un de ses amis de Rome, pour vous dire en
détail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que
vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son maître, s'il
l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelacées
aux ormeaux. Une vallée profonde, qui entrecoupe une chaîne de
montagnes, reçoit à droite les rayons du soleil à son lever et se colore
des clartés vaporeuses de son char qui fuit. La température vous
enchanterait. Les buissons mêmes sont chargés de prunes et de
cornouilles; le chêne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands
nourrissants, au maître un épais ombrage: on se croit transporté dans la
verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui
donner son nom coule, aussi fraîche, aussi limpide que l'Hèbre qui
baigne la Thrace; son eau est salutaire à la tête, salutaire à
l'estomac. Telle est l'agréable et délicieuse retraite qui protége votre
ami contre les influences malignes de septembre.»
Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour
fuir les fièvres de la campagne romaine.