Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces
détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes,
femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à
l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les pèlerins d'Horace, aussi
nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple
agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa maison de
maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de
Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces
restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui
conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent
encore sous le sol; on y lit encore les noms de _Tiberius_ et de
_Claudius_, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux.
On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de
celui que décrit Horace lui-même.
Voilà la rivière _Digentia_, aujourd'hui _Licenza_; elle sort d'une
source tombant du rocher à flots abondants et purs qui ont creusé le
marbre avant de couler en rivière. On l'appelait la Fontaine d'Horace
dans le moyen âge, maintenant _Fonte bella_. Voilà le bouquet de chênes
verts sous le rocher protégeant la maison et le verger contre les vents
du nord; voilà les boeufs et les moutons paissant, sur les flancs du
coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du maître; voilà les
oliviers, les vignes rampantes produisant la même huile parfumée et le
même vin un peu âpre; voilà la bourgade de _Mandela_ au fond de la
vallée, qui n'a changé que de nom; voilà le temple de Vacuna écroulé,
mais que les inscriptions de ses débris attestent; voilà enfin la
mosaïque du salon d'Horace, retrouvée intacte sous le sillon en 1834.
Deux chapiteaux et deux tronçons de colonnes doriques viennent d'être
exhumés des décombres; ils prouvent qu'une certaine élégance attique
avait pénétré avec l'ami de Mécène jusque dans ces cantons reculés. Le
temple de Vacuna a prêté ses pierres à une petite église de la Vierge.
La même population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux
bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivière
Digentia court avec la même quantité d'eau et les mêmes murmures; ses
flots se perdent à quatre heures de là dans le fougueux _Anio_, sous les
arcades du palais de Mécène à Tibur. Le temps ne change pas autant les
choses sur la terre qu'on le croit; il ne change guère que les noms;
deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace
renaissait, il connaîtrait tout, excepté sa langue et ses dieux.