Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il
employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine
paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces
séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine
de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente,
Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède,
Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à
Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle
théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.
Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le
pays dans lequel ce domaine était situé.
Quand on est à _Tibur_, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au
sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des
ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de
montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce
d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent
d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée
par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou
de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent
arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui
grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de
fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles
se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues
sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.
Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le
dôme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le père ou le berger de tout
ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi
_Lucrétile_. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées
pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des
torrents.
C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs
un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les
oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le
hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La
métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste
hameau; Horace était voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la
petite rivière _Digentia_ arrosait ce sauvage canton.
La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée
à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y
donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait
dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à
une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du
couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en
portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes
couronnées de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu
ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y
passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres
noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes
classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie.
Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les
groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut
des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hélas!
aujourd'hui en deuil!