XVIII

Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il

employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine

paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces

séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine

de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente,

Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède,

Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à

Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle

théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.

Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le

pays dans lequel ce domaine était situé.

Quand on est à _Tibur_, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au

sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des

ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de

montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce

d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent

d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée

par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou

de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent

arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui

grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de

fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles

se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues

sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.

Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le

dôme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le père ou le berger de tout

ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi

_Lucrétile_. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées

pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des

torrents.

C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs

un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les

oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le

hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La

métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste

hameau; Horace était voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la

petite rivière _Digentia_ arrosait ce sauvage canton.

La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée

à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y

donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait

dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à

une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du

couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en

portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes

couronnées de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu

ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y

passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres

noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes

classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie.

Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les

groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut

des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hélas!

aujourd'hui en deuil!

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 121 / 163 题