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C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur,

en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à

la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses

insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques.

On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par

Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade

de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.

Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait

ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais

il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du

domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la

métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, comme moi,

d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux

pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au

vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau

limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était

sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui

permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens

ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des

courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à

s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave

affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours

qu'elle faisait fréquemment à _Ustica_ près de lui qu'Horace, ivre de

liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de

l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la

vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin,

son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du

gazouillement de ses eaux.

«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un

domaine rustique d'une étendue aussi bornée que mes désirs, une source

d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit bocage. La

bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils soient bénis! Je

ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô dieux! les dons

que vous m'avez faits.»

Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des

affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux

isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:

«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il

donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en

m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la

molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les

doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma

table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard

appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence

des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu

d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même

table à mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me réjouit

moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, l'entretien se

ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en médire, ni sur les

propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux

du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous

intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur

de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de

la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, etc...» Puis le poëte,

pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin

_Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires;

Cervius, à propos des richesses de leur autre voisin, un certain

_Abellius_, le propriétaire du plus vaste domaine de la vallée d'Ustica,

récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la fable du Rat de

ville et du Rat des champs.

Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez

la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine

ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la

distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette

distance est confessée par le superstitieux admirateur de La Fontaine

lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste à

côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve la même

déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en les pesant

dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même table de

marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pèse et

sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 123 / 163 题