XII

Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours

honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la

plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages,

dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à

Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence

d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs,

qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de

la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la

métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un

centurion d'Octave.

Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au

pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans

un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le

site et la paix.

Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de

sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des

triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans

qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la

république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des

héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles

les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient

livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs,

à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti

d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de

Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour

la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son

tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie

gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il

était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table

et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les

licences des yeux et du coeur; ses malignités de plume dans ses

premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme

amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à

Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du

plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu

par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris,

achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres

dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par

être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de

nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne,

Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de

l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les

libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la poésie de jeunesse, de

table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine

on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la

postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités

contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps,

c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les

allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit

pas.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 115 / 163 题