Son père venait de mourir dans ses bras, amèrement pleuré et toujours
honoré comme un dieu tutélaire par son fils. Ce père avait consumé la
plus grande partie de sa fortune dans l'éducation, dans les voyages,
dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant à
Horace qu'un patrimoine très-modique, à peine suffisant à l'existence
d'un jeune homme élégant à Rome. Les emprunts forcés des triumvirs,
qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'élevèrent au tiers de
la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent décimés comme la
métairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisquée par un
centurion d'Octave.
Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au
pied du mont Soracte, dôme éblouissant de la campagne de Rome, et dans
un plus petit domaine d'agrément à Tibur, dont il a tant immortalisé le
site et la paix.
Ces modiques domaines, augmentés sans doute de quelques milliers de
sesterces accumulés par son père et soustraits à la déprédation des
triumvirs, étaient loin de suffire à un jeune homme de vingt-quatre ans
qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidèle à la
république autant qu'on pouvait l'être en vivant sous la loi des
héritiers de César; il composait des satires mordantes dans lesquelles
les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis étaient
livrés à la malignité du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs,
à la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti
d'Octave. C'est à ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de
Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le goût d'Horace pour
la satire personnelle au début de sa vie poétique, car la nature de son
tempérament, de son âge et de son génie, le portait plutôt à la poésie
gracieuse et anacréontique. Il était jeune, il était beau de visage, il
était paresseux et bienveillant de caractère, il était ami de la table
et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est-à-dire les
licences des yeux et du coeur; ses malignités de plume dans ses
premières satires n'étaient donc que des ressentiments de républicanisme
amnistié et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui à
Philippes. De plus il était pauvre, il avait le goût du luxe et du
plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-même) son modique revenu
par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris,
achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres
dictés par les triumvirs; l'ami de Mécène et d'Auguste commença donc par
être le poëte badin de l'opposition républicaine. N'avons-nous pas vu de
nos jours les trois poëtes horatiens de la France et de l'Allemagne,
Béranger, Heine et Musset, commencer de même et assaisonner du sel de
l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel très-âcre, les
libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la poésie de jeunesse, de
table ou de vin? Quand on destine ses vers à la popularité contemporaine
on se condamne à lui donner ce montant; quand on les destine à la
postérité il faut mépriser ces malignités et ces personnalités
contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps,
c'est-à-dire la beauté propre au genre de poésie qu'on possède: les
allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reçoit
pas.