Cependant Horace s'éleva au-dessus du temps et de lui-même dans un
suprême adieu lyrique à la liberté de sa patrie; il osa la publier en ce
temps-là, au moment où il allait lui-même se décourager de la
république. C'est dans l'épode seizième du premier livre des Épodes.
«Voilà déjà la seconde génération, s'écrie le poëte, que dévorent nos
guerres civiles; Rome périt par les mains mêmes de ses enfants... Un
seul salut reste aux hommes de coeur, pareils aux Phocéens abandonnant
leur cité après l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez où vous porteront vos
pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos
pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux
parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir,
s'endorme auprès de ses foyers exécrés; nous, hommes de coeur, laissons
aux femmes les regrets de la patrie et volons au delà des mers
d'Italie....» Suit une description séduisante de cette terre imaginaire
où tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate
patrie.
On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel
d'Amérique, vers lequel les derniers généraux de Bonaparte, en 1816,
appelaient leurs _soldats laboureurs_ par toutes les images de la
fécondité de la terre et de la sérénité des cieux. Béranger leur prêtait
sa lyre, comme Horace prêta ce jour-là la sienne aux derniers
républicains de Rome.