IX

Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une

poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps.

Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes

compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce

général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était

petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint

avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux

noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses

yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses

paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes

fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation

organique.»

Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son

tempérament, et peut-être de ses moeurs, chargèrent d'un peu

d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature

ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est

sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et

dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou

épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est

complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent,

mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme

le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile

était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle.

César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux

différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là

que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri

comme le visage d'Horace.

X

Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en

Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave,

héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les

meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce

qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne

de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la

vengeance du ciel et de la terre.

Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine.

J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et

Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui

ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute

Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée,

l'Horace divin.

La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se

firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le

sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.

Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné

combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent

parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de

Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce

dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_

Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur

des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il

avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris

pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises

causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre

des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux

méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou

la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton

pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est

précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais

la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en

assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était

un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son

sophisme jusqu'au sang.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 113 / 163 题