Horace mêlait, dès cette époque, la poésie à la guerre; mais c'était une
poésie courte, légère, facétieuse, telle qu'elle convenait aux camps.
Son talent, sa gaieté, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes
compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce
général enjoué, qui riait de tout, même de la mort. «Sa taille était
petite, mais robuste; ses traits étaient fins et gracieux; son teint
avait la délicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux
noirs, flottant en boucles naturelles sur un front très-ombragé, ses
yeux grands et bien ouverts annonçaient l'audace sans insolence. Ses
paupières, un peu malades dès sa jeunesse, étaient bordées de larmes
fréquentes et colorées de pourpre par une légère inflammation
organique.»
Tel était Horace à cet âge; un peu plus tard la mollesse de son
tempérament, et peut-être de ses moeurs, chargèrent d'un peu
d'embonpoint ses membres dispos. C'est le tempérament et la stature
ordinaire des poëtes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est
sous cette forme un peu obèse, dans ces grands yeux à fleur de tête et
dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou
épicurienne, de Béranger et de Désaugiers, ces Horaces du couplet, s'est
complue à s'incarner de nos jours. Le tempérament ne fait pas le talent,
mais il en signale la nature. Le feu de la gaieté ne consume pas comme
le feu du génie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile
était maigre, Horace était gras. Brutus aussi était maigre et pâle.
César jugeait comme nous de ces différents caractères attribués aux
différents tempéraments des hommes de son temps. «Ce ne sont pas ceux-là
que je crains,» disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri
comme le visage d'Horace.
X
Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grèce et en
Asie, avec Horace, donnèrent le temps à Antoine, à Lépide et à Octave,
héritiers de César, de former le triumvirat en Italie contre les
meurtriers du dictateur. Ils commencèrent par immoler de concert tout ce
qui leur était suspect de regretter la liberté. Cicéron fut jugé digne
de la mort; il la reçut en héros et en philosophe, certain de la
vengeance du ciel et de la terre.
Les triumvirs transportèrent ensuite leurs armées réunies en Macédoine.
J'ai visité moi-même ce champ de bataille de Philippes où Brutus et
Cassius s'étaient campés autour d'un mamelon de terre et de rocher qui
ressemble à une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute
Macédoine et la vallée de l'Hèbre, qui roula les membres d'Orphée,
l'Horace divin.
La veille de la bataille, ces deux chefs de l'émigration romaine se
firent l'un à l'autre le serment de ne pas survivre à la défaite, si le
sort des armes faisait défaut à la justice de leur cause.
Octave et Antoine furent vainqueurs; le génie de César assassiné
combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent
parole; ils se percèrent de leur épée. C'est de ce champ de bataille de
Philippes que s'élèvera éternellement contre les victoires iniques ce
dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_
Ce mot indigné de Brutus contre la partialité de la Providence en faveur
des méchants prouve que Brutus n'était pas encore assez philosophe. S'il
avait étudié plus profondément la nature des choses, il aurait compris
pourquoi le succès est presque toujours ici-bas du côté des mauvaises
causes: c'est que le nombre fait le succès, et que, le plus grand nombre
des hommes étant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux
méchants de trouver des complices et d'écraser la justice, la vérité ou
la vertu sous le nombre. Voilà pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton
pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'étonner. C'est
précisément parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais
la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonné en
assassinant César; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-même; c'était
un sophiste éloquent et courageux, mais qui poussait toujours son
sophisme jusqu'au sang.