Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de
_Quintus Horatius_. On présume que ce second nom d'_Horatius_ était le
nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait été autrefois
l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était
affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie
romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à
la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de
banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence.
Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils;
il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne
parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge,
esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il
témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la
reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans
le coeur de l'enfant.
La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur
des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à
l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la
_médiocrité dorée_. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique
l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez;
d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son
enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en
rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence
des moeurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus
scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les moeurs
dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus
naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos
contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le
jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur
prolongée de son âme.
Un certain Flavius, maître d'école à _Venouse_, fut le premier maître
d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace
ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une
bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à
Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les
lettres et dans la philosophie.
Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage
touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le
coeur d'un fils digne d'avoir un tel père.
«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi,
et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir
dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des
soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour
moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête
homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige
de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant,
sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches
sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites,
mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges
que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas,
rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis,
c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un
très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où
des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et
tableau suspendus au bras gauche, payant à _huit ides_ chaque année le
modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y reçusse
l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À mes
habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût cru
qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit
plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me
perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et
non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en
moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice
n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour
de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public,
ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles
appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en
serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus
de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je
donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant
d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de
parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout
autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la nature
nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre naissance,
et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre de se
choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire
s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des faisceaux et
dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux de tous pour
un insensé, je resterais satisfait des parents que m'avaient accordés la
bonté des dieux.»
V
Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement
de Rome.
C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté
romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron
s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution
républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père
d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit,
pour achever ses études, en Grèce.
Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du
monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour
l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait
quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie,
d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y
livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là
aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions
sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les
amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à
Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux
parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne
s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie.
Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de
son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats au
niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son propre
esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus
qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.
Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme
se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne
pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune _Bibulus_
et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompée et par
conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos
opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de
Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de
Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une
lettre du fils de Cicéron à un nommé _Tiron_, affranchi de son père,
nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes.
Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.
«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et
qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je
l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur de ses entretiens.
Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits,
car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. Il vient
fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la sévérité
philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous
dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de
littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la
philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en
grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec
Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui
sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans
Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie
de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et
mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile
pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père,
qui a voulu que je cessasse de le voir.»
On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse,
redouté des parents. Le fils de Cicéron, à son école, était devenu un
ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son nom.