Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de
cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces
trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante
science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_
quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous
ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales
chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme
d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les
hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a
l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement
devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec
une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette
histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.
Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme
d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous
avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand
nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti,
dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait
jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans
l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il
est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.
Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique
de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intérêts généraux de
la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte
et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à
prévaloir contre la communauté_; en d'autres termes, le _gouvernement,
c'est tous; les factions, c'est l'individualité_. Nous sommes, comme M.
Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est
à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens,
mais de la vertu publique.
L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe
des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide
desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec
régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse
ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.
Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme
collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort,
dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie,
un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui
faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt
de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le
soldat.
Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts
organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels
il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?
Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les
manifester à un degré si éminent dans son _Histoire du Consulat et de
l'Empire_; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus
gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère
et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au
consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que,
quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier
droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever
un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui
portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le
peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le
salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de
salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les
institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords
devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce
premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la
conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.