XXVII

Cependant il ressort pour nous trois choses d'une véritable valeur de

cette histoire dans l'âme des lecteurs capables de la bien lire. Ces

trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante

science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_

quand elle est juste; ces trois choses sont trois nécessités, et, nous

ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales

chez les peuples modernes. M. Thiers possède ces trois vertus de l'homme

d'État et de l'historien à un degré très-rare chez ce qu'on appelle les

hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a

l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et fièrement

devant un siècle qui les oublie trop souvent, et il les réhabilite avec

une grande évidence de conviction. Ce sont là les trois mérites de cette

histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer.

Ce sentiment du gouvernement est la première des qualités de l'homme

d'État, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous

avouons que nous avons à cet égard la même foi que M. Thiers, et quand

nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti,

dans les luttes parlementaires où la mêlée des événements nous avait

jetés face à face à la même époque, c'est qu'il oubliait dans

l'opposition ce respect de l'unité et de la force du gouvernement qu'il

est permis de conquérir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays.

Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception métaphysique

de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intérêts généraux de

la société reliés ensemble pour le salut des sociétés contre la révolte

et l'anarchie des intérêts particuliers qui cherchent sans cesse à

prévaloir contre la communauté_; en d'autres termes, le _gouvernement,

c'est tous; les factions, c'est l'individualité_. Nous sommes, comme M.

Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est

à nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens,

mais de la vertu publique.

L'administration, c'est la méthode du gouvernement, c'est cette syntaxe

des lois, c'est ce mécanisme admirable des rouages intérieurs à l'aide

desquels la volonté et l'action du pouvoir se transmettent avec

régularité de la tête aux membres, pour imprimer à chaque chose éparse

ou à chaque individu isolé l'unité et la force de l'ensemble.

Enfin la guerre, quand elle est juste et nécessaire, c'est l'héroïsme

collectif des nations, c'est ce dévouement surnaturel jusqu'à la mort,

dévouement qui élève, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie,

un peuple au-dessus du vil intérêt de propre conservation pour lui

faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intérêt

de cette communauté civile dont il était membre et dont il se fait le

soldat.

Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts

organisateurs, administrateurs et défenseurs des peuples, sans lesquels

il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualités?

Nous ne reprochons donc pas à M. Thiers de les avoir et de les

manifester à un degré si éminent dans son _Histoire du Consulat et de

l'Empire_; nous comprenons même que l'excès de ces trois vertus

gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que sévère

et juste envers son héros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au

consulat à vie, à l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que,

quand le gouvernement est tombé dans la rue chez un peuple, le premier

droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever

un, fût-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui

portent un grand citoyen à s'emparer du gouvernement, pour sauver le

peuple de lui-même, sont des coups d'État de la nécessité absous par le

salut public. Nous-même nous en avons fait un, de ces coups d'État de

salut public, dans une heure d'écroulement universel de toutes les

institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords

devant Dieu ni devant les hommes. La société est au premier venu quand ce

premier venu se dévoue à elle et non à lui-même; voilà la loi de la

conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 102 / 163 题