Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18
brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser
violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec
l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains?
C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop
partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous
ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_.
N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée et
concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, que les
proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences avait été
rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les
confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient
en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous
le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et
les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la
seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer
les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas
sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les
armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de
l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même
avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie,
d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais
dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens,
les armées, les finances, le mérite?
Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche
encore incomplète de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des
impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution
revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au
point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement,
entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le
Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre
la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la
ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner
quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par
la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive
amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul
ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les
autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous
d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire
à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait
passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à
Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que
ces gouvernements eussent anéanti sous les pieds des soldats tous les
fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils eussent
ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au coeur de
Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en histoire que la
nécessité et que le bienfait du coup d'État du général Bonaparte au 18
brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il innocent? Nul dans
sa conscience n'osera l'innocenter que par son succès; mais le succès
n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un
homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M.
Thiers ne le dit pas.
Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie
gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons
qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin
dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie,
Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs,
marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement
contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les
correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère Joseph et
avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil d'État; les
conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et élucidées par M.
Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit à chaque
publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme
Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf antique et romain.
Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait inventé la haute
ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le gouvernement.
Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la
constitution des sociétés civiles; jamais le néant des systèmes et
l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne s'étaient
incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir
révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul commande; il
n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la monarchie à
lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que de
commander.
Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne
nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par
sa vertu spécifique au sommet de ses semblables, ne fût un titre de
supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué lui-même à un
haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain souvent si
juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier cette capacité
de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son héros; il fait
du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang de vertu,
quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui reconnaître le
droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine.
Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité
d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de
s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte
du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du
génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait
beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le
gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire
leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple;
c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la
force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la
prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer au
bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.
C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une
seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes
de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le
monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le
monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide,
car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses
humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais
quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est
ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui
satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit,
après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et
tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité
a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus
vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetissé
l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule
personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est
une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.
Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le
dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore
temps de donner une moralité à son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini.