XXVIII

Mais la société nationale était-elle sans gouvernement la veille du 18

brumaire, quand un général heureux et populaire vint renverser

violemment le gouvernement directorial, avec les armes mêmes et avec

l'autorité empruntée que le Directoire lui avait remis dans les mains?

C'est là une de ces questions que l'histoire, trop récente et trop

partiale pour le vainqueur, n'a pas encore étudiée et sur laquelle nous

ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_.

N'était-ce donc pas sous le gouvernement de la république modérée et

concentrée du Directoire que les échafauds avaient disparu, que les

proscriptions avaient cessé, que la liberté des consciences avait été

rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les

confiscations avaient été abolies, que les émigrés désarmés rentraient

en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'était-ce pas sous

le Directoire que la réaction organique et spontanée contre les excès et

les anarchies de la démagogie se constituait progressivement par la

seule action de la raison publique et promettait à la France d'épurer

les principes de 89 des démences et des crimes de 93? N'était-ce pas

sous le Directoire que le territoire de la République avait refoulé les

armées de la première coalition bien au delà du Rhin, des Alpes et de

l'Helvétie; que Moreau, Masséna, Hoche, Macdonald, Napoléon lui-même

avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie,

d'Égypte, dont les noms de ces généraux rapportaient la gloire, mais

dont le gouvernement directorial avait organisé les plans, les moyens,

les armées, les finances, le mérite?

Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette ébauche

encore incomplète de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des

impuissances et des décadences de la patrie. C'était la Révolution

revenant sur ses pas, relevant ses débris et cherchant à se fixer au

point précis où la liberté régulière peut se constituer en gouvernement,

entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le

Directoire était la résipiscence de la nation par elle-même. Surprendre

la nation dans cette résipiscence salutaire et progressive pour la

ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner

quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagné par

la raison publique, est-ce là un acte qu'un historien libéral doive

amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pensé. Nul

ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les

autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous

d'autres formes n'avaient pas été sabrés par le général revenu du Caire

à Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait

passer en triomphe la France de Rome et de Madrid à Vienne, à Berlin, à

Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que

ces gouvernements eussent anéanti sous les pieds des soldats tous les

fruits si chèrement achetés de la révolution de 1789, et qu'ils eussent

ramené deux fois sur leurs pas les invasions étrangères au coeur de

Paris. Rien n'est donc moins prouvé en politique et en histoire que la

nécessité et que le bienfait du coup d'État du général Bonaparte au 18

brumaire. Dans tous les cas ce coup d'État était-il innocent? Nul dans

sa conscience n'osera l'innocenter que par son succès; mais le succès

n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un

homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M.

Thiers ne le dit pas.

Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le génie

gouvernemental, administratif et militaire de son héros. Nous convenons

qu'à cet égard il nous a convaincu nous-même. S'il y a un droit divin

dans la supériorité d'esprit et de caractère d'un homme de génie,

Napoléon, dans cette histoire, apparaît, plus que partout ailleurs,

marqué de ce signe du commandement. Les Mémoires si injustement

contestés, mais si vrais et si informés du maréchal Marmont; les

correspondances récemment publiées de Napoléon avec son frère Joseph et

avec le vice-roi d'Italie, Eugène; les séances du conseil d'État; les

conversations diplomatiques de Napoléon, rapportées et élucidées par M.

Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit à chaque

publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme

Mirabeau, avait véritablement sa racine dans le tuf antique et romain.

Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait inventé la haute

ambition; c'était un despote inné: il portait en lui le gouvernement.

Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la

constitution des sociétés civiles; jamais le néant des systèmes et

l'infaillibilité de la nature, en matière de pouvoir, ne s'étaient

incarnés plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir

révélé les lois qui font que tous obéissent et qu'un seul commande; il

n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il était la monarchie à

lui tout seul, inhabile à obéir, incapable d'autre chose que de

commander.

Le commandement étant nécessaire aux peuples comme aux armées, nous ne

nions pas que ce génie du commandement, qui fait qu'un homme monte par

sa vertu spécifique au sommet de ses semblables, ne fût un titre de

supériorité réel dans Napoléon. M. Thiers, qui paraît doué lui-même à un

haut degré de cet instinct du gouvernement et de ce dédain souvent si

juste des théories, M. Thiers apprécie et fait apprécier cette capacité

de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son héros; il fait

du génie une légitimité; il l'élève souvent jusqu'au rang de vertu,

quelquefois au-dessus de la vertu même; il semble lui reconnaître le

droit de mépriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine.

Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supériorité

d'esprit envers la nature humaine dans un écrivain qui a le droit de

s'estimer très-haut lui-même sous ce rapport; nous comprenons ce culte

du génie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du

génie. Il y a même de beaux côtés dans cette mâle indulgence, qui fait

beaucoup pardonner à qui a beaucoup gouverné dans un temps où le

gouvernement semblait anéanti en Europe. C'est une grande et salutaire

leçon de la nécessité et de la sainteté du gouvernement donné au peuple;

c'est la réhabilitation de l'autorité par l'histoire; l'autorité est la

force exécutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la

prendre cette autorité, et quand on l'a reçue, il faut l'employer au

bien de ses semblables et non à la gloire étroite de son propre nom.

C'est cet égoïsme de gloire qui remplit d'une seule autorité, d'une

seule personnalité, d'un seul génie, d'un seul intérêt les seize volumes

de cette gigantesque histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le

monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le

monde. Cet égoïsme au fond qui semble tout remplir est un grand vide,

car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses

humaines. Ce vide on l'éprouve en fermant ce beau livre; je ne sais

quelle tristesse vous saisit comme après une ivresse de gloire; on est

ébloui, on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière qui

satisfait la conscience. Après tant d'événements, après tant de bruit,

après tant de mouvement, après tant de génie, après tant de cadavres et

tant de ce que l'écrivain appelle gloire, on se demande: L'humanité

a-t-elle grandi? Non, elle paraît plus petite; mais un homme paraît plus

vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetissé

l'humanité tout en immolant des millions d'hommes à sa seule

personnalité? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est

une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-même.

Égoïsme, c'est le dernier mot de cette histoire; dévouement, c'est le

dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore

temps de donner une moralité à son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 103 / 163 题