Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, résumée à la fin
de ses livres les plus sanglants et les plus cadavéreux, sur des plaines
changées en sépulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie
et toute cette morale se bornent à un léger avertissement, timidement
adressé à son héros, de se modérer un peu dans l'excès de son ambition
et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voilées de la
destinée. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de
témérité, jamais ou presque jamais des accusations de sévices contre
l'humanité ou contre la Divinité. Le héros n'écoute pas; son historien
rétrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en
avant, tantôt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable
asile de la terre étrangère; tantôt à l'enlèvement du pape, chez qui les
gendarmes entrent nuitamment par les fenêtres; tantôt à la trahison de
Bayonne, où l'Espagne, prise au piége dans la personne de ses rois, se
venge par l'extermination de quatre cent mille Français; tantôt à
l'incendie de Moscou; tantôt au cirque de Leipsick; tantôt au dernier
soupir de l'armée à Mayence, tantôt, enfin, à la double invasion de la
France par le reflux des peuples, et à l'expiation de Sainte-Hélène.
Mais de chaque scène de ce grand drame il ne sort de la bouche de
l'historien qu'un léger blâme pour ce héros emporté trop loin par son
génie, et toujours ce mot de génie appliqué aux plus ruineuses folies du
monde, et toujours ce mot de gloire jeté comme une amnistie de la
justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanité!
Voilà notre seul grief contre cette histoire: elle raconte
admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rétributrice,
elle est adulatrice.