Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de
pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si
forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le
panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y
voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est
l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est
que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon
par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet
immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des
administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les
hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les
hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette
histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de
bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce
héros de l'armée et par ce héros du despotisme.
Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire
veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du
fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli
que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M.
Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On
dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été
fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la
plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas
pu écrire ce livre aussi supérieur à son _Histoire de la Révolution_ que
l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la
plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait
dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il
n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses
proportions colossales comme administrateur, comme général et comme
despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais
avec des réalités; voilà son oeuvre: on ne la surpassera pas.