Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était
éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa
vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile,
quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents
financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il
fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet
immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier
contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France,
jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout
le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures
de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans
l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations,
jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit
ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les
princes médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de Tilsitt,
de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies diplomatiques de
Bayonne, des _ultimatum_ aussitôt retirés qu'avancés du congrès de
Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les
routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient,
du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'étape
en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'armée
de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, l'armée d'Iéna,
l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui pouvait établir
les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les lieux la
topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt
même du général en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables
accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la raison secrète de
la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est abattue, compter,
chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les morts, et ramener ces
tronçons mutilés de ces grands corps pour en recomposer, par le
recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain
le génie administratif, le coup d'oeil du géographe; l'amour du chiffre,
cet élément constructif de toute chose numérique; la passion de la
vérité matérielle; l'intelligence des détails, sans lesquels il n'existe
pas d'ensemble; l'habitude des négociations, qui fait comprendre la
pensée voilée sous les dépêches; l'instinct militaire, qui fait
manoeuvrer à tort ou à droit les masses; le goût de l'héroïsme, qui
anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait
qu'on ne s'égare jamais et qu'on n'égare pas un soldat dans cette
déperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se
plonge lui-même avec vertige dans le tourbillon des événements, des
campagnes, des batailles, des victoires ou des défaites qu'on retrace en
courant à la postérité. Toutes ces qualités, si rares dans un même
esprit, M. Thiers les réunissait à un degré prodigieux dans un même
homme; voilà pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire
de Napoléon et de ses armées. À ce drame universel il fallait un
écrivain universel. _Tu es ille vir!_