XIX

La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le

chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour

une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut

ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe

doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?

Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique.

La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la

poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons

d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette

longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou;

l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la

conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les

deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le

passage de la Bérézina; les convulsions héroïques et suprêmes de l'armée

anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la

Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Koenigsberg, qui réduit à

une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces corps

qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la

Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la

plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance;

ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans

cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant

l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement

définitif sur cet attentat contre l'humanité.

«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa

grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les

victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»

Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses,

accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables

et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que

petitesse devant Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en vain le

dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse gloire de

celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la Moskowa!

L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser,

elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice qui reste

aux victimes contre les auteurs de ces désastres de l'humanité; amollir

cette justice, c'est désarmer la conscience des peuples et encourager

les conquérants futurs à tout oser devant des historiens qui pardonnent

tout.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 94 / 163 题