La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le
chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour
une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut
ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe
doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?
Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique.
La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la
poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons
d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette
longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou;
l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la
conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les
deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le
passage de la Bérézina; les convulsions héroïques et suprêmes de l'armée
anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la
Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Koenigsberg, qui réduit à
une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces corps
qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la
Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la
plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance;
ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans
cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant
l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement
définitif sur cet attentat contre l'humanité.
«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa
grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les
victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»
Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses,
accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables
et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que
petitesse devant Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en vain le
dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse gloire de
celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la Moskowa!
L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser,
elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice qui reste
aux victimes contre les auteurs de ces désastres de l'humanité; amollir
cette justice, c'est désarmer la conscience des peuples et encourager
les conquérants futurs à tout oser devant des historiens qui pardonnent
tout.