Le récit des préparatifs et de la campagne de Russie rend ici à
l'historien de l'Empire toutes les qualités spécialement techniques et
militaires de son style; il rassemble une à une, de toutes les parties
de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
Pologne, l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de canons, de
bagages, dont se compose la plus vaste armée d'invasion qui ait jamais
foulé du même pas le sol de l'Europe, et il la conduit étape par étape
jusqu'au bord du Niémen. Le passage de ce fleuve sous les yeux de
Napoléon, et la revue en action de cette armée sur le fleuve et sur les
deux rives du fleuve, est un chant d'Homère. Le sujet emporte
l'écrivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu'à la poésie.
Écoutez!
«Le 23 juin, après avoir couché, au milieu de la forêt de Wilkowisk,
dans une petite ferme, et entouré de deux cent mille soldats, Napoléon
déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger
au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La
rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était
parfaitement beau, et on voyait le Niémen, coulant de notre droite à
notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la
présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui
couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et
quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait dans les airs. Le
général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait découvert à une
lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appelé Poniémon, un
point où le Niémen, formant un contour très-prononcé, offrait de grandes
facilités pour le passage. Grâce à ce mouvement demi-circulaire du
fleuve autour de la rive opposée, cette rive se présentait à nous comme
une plaine entourée de tous côtés par nos troupes, dominée par notre
artillerie, et offrant un point de débarquement des plus commodes, sous
la protection de cinq à six cents bouches à feu. Napoléon, ayant
emprunté le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de
pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnaître les lieux en
compagnie du général Haxo, et, les ayant trouvés aussi favorables que le
disait ce général, ordonna l'établissement des ponts pour la nuit même.
Le général Éblé, qui avait fait arriver ses équipages de bateaux, eut
ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la
première du maréchal Davout.
«À onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la
division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le
Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts toises, prirent
possession sans coup férir de la rive droite, et aidèrent les
pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être attachés les
bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent toises l'un de
l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la cavalerie légère put
passer sur l'autre bord.
«Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait
signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint éclairer de
ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient
pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les
termes suivants:
«Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée....»
«Ainsi le sort en était jeté! Napoléon marchait vers l'intérieur de la
Russie à la tête de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille
autres. Admirez ici l'entraînement des caractères! Ce même homme, deux
années auparavant revenu d'Autriche, ayant réfléchi un instant à la
leçon d'Essling, avait songé à rendre la paix au monde et à son empire,
à donner à son trône la stabilité de l'hérédité, à son caractère
l'apparence des goûts de famille, et dans cette pensée avait contracté
un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante
dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, évacuer l'Allemagne,
et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre l'Angleterre
à la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait que le signal
de celle-ci pour se soumettre. Telles étaient ses pensées en 1810, et,
cherchant de bonne foi à les réaliser, il imaginait le blocus
continental qui devait contraindre l'Angleterre à la paix par la
souffrance commerciale, s'efforçait de soumettre la Hollande à ce
système, et, celle-ci résistant, il l'enlevait à son propre frère, la
réunissait à son empire, et donnait à l'Europe, qu'il aurait voulu
calmer, l'émotion d'un grand royaume réuni à la France par simple
décret. Puis, trouvant le système du blocus incomplet, il prenait pour
le compléter les villes hanséatiques, Brême, Hambourg, Lubeck, et, comme
si le lion n'avait pu se reposer qu'en dévorant de nouvelles proies, il
y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait étonnant que quelque
part on pût s'offusquer de telles entreprises.
«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal lieutenant,
Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup mortel; et,
jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder des forces
imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes sur l'Elbe,
ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces insuffisantes,
laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait
que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une espérance pour l'Europe
exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal pour lui et pour nous;
puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pût
opposer quelques objections à ses vues, il reportait brusquement ses
pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la guerre par un
de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et beaucoup trop
habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre
sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniéper et
la Dwina!
«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant
d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant
derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une gloire sanglante, les
âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes indépendantes,
de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du joug étranger
qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée où fermentait
sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient toutes les
langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa prospérité
jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de ce
prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes les
nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait
tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à
ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre,
par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit
d'une chute épouvantable.
«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La
gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y
renoncer au delà du Niémen!»