XVII

La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le

douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans

aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse

pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie

un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un

peuple par un autre peuple. Napoléon y perd une à une les renommées de

ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici aussi sévère

que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence à douter du

génie au spectacle de tant de démence.

Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes

proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche

ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion

inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus

continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait

été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt

économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié

d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé

entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien

unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui

rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien

choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie;

l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice

Marie-Louise, un gage de déférence et d'alliance qui paraissait

irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant,

de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération

armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une

coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne

contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi

anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver

un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était

si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait

tout commander à l'Allemagne, même le suicide.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 92 / 163 题