La déplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien pâle intérêt tout le
douzième volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans
aucune espérance à cette obstination meurtrière d'une mauvaise et fausse
pensée, qui, pour donner satisfaction à l'orgueil d'un homme, sacrifie
un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un
peuple par un autre peuple. Napoléon y perd une à une les renommées de
ses lieutenants, ses finances et ses armées. M. Thiers, ici aussi sévère
que le destin, prend en pitié l'homme politique et commence à douter du
génie au spectacle de tant de démence.
Mais ce génie en démence se révèle tout à coup à de bien plus vastes
proportions par l'expédition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche
ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion
inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du système de blocus
continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait
été trop disproportionné à l'action. Ce n'était pas un intérêt
économique, c'était un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moitié
d'un continent contre l'autre: le rêve de l'empire d'Occident partagé
entre Alexandre et Napoléon était devenu le rêve de l'empire napoléonien
unique. À l'exception de la guerre d'Espagne, lèpre systématique qui
rongeait la force militaire de la France, le moment était assez bien
choisi par Napoléon pour accomplir ce rêve. La Prusse était asservie;
l'Autriche avait donné à Napoléon dans sa fille, la jeune impératrice
Marie-Louise, un gage de déférence et d'alliance qui paraissait
irrévocable; l'Italie était un auxiliaire, frémissant, mais obéissant,
de son trésor et de son recrutement; l'Allemagne était une confédération
armée à ses ordres; il pouvait entraîner toutes ces puissances dans une
coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne
contre la Russie était un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi
anéantir le seul appui indépendant qu'elle pouvait espérer de retrouver
un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napoléon; mais il était
si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, qu'il pouvait
tout commander à l'Allemagne, même le suicide.