XV

Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau,

refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et

sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de

l'historien.

«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir

confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le

major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout,

venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous

assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre

journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour

habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit

incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas

prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un

avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa

pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain

que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit

n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation

pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère

qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait

braver la mort.

«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un

pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers

présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il

put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte

impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de

la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras,

afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin

de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de

perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la

cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes.

«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon,

prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la

confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de

ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude,

disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite,

puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille

de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un

immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et

aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que

nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi

avait dû être d'un tiers plus forte.»

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 90 / 163 题