Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'île de Lobau,
refuge incertain, à la lueur des éclairs des batteries autrichiennes et
sous la pluie des boulets ennemis, est une page épique sous la plume de
l'historien.
«Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu'il avait cru pouvoir
confier la garde d'Aspern à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le
major général Berthier, quelques chefs de corps, le maréchal Davout,
venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous
assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre
journée. Là on tint un conseil de guerre. Napoléon n'avait pas pour
habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit
incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu'il ne sait pas
prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un
avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa
pensée, de relever l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain
que, quoique leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit
n'embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation
pour n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère
qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait
braver la mort.
«Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un
pur accident qui n'avait rien d'irréparable, provoqua les officiers
présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il
put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte
impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de
la résolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras,
afin de se retirer dans l'île de Lobau, mais aussi le grand bras, afin
de se réunir le plus tôt possible au reste de l'armée, au risque de
perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la
cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l'honneur des armes.
«À peine une telle pensée s'était-elle laissé entrevoir que Napoléon,
prenant la parole avec l'autorité qui lui appartenait et avec la
confiance, non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de
ses ressources, exposa ainsi la situation. «La journée avait été rude,
disait-il, mais elle ne pouvait pas être considérée comme une défaite,
puisqu'on avait conservé le champ de bataille, et c'était une merveille
de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un
immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et
aux morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que
nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi
avait dû être d'un tiers plus forte.»