Rien n'était si impolitique que cette diversion inutile et insensée des
forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frère et
un lieutenant de Napoléon à Madrid et à Lisbonne, pendant que la Russie,
l'Autriche, la Prusse humiliée se concertaient sourdement en Allemagne
pour recouvrer ce que les campagnes incomplètes d'Austerlitz, d'Iéna,
d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le démontre avec une
irréfragable autorité de chiffres dans la savante décomposition des
armées de Napoléon transportées avec d'immenses déperditions de forces
et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord.
Pendant que le Portugal et l'Espagne dévorent ces quatre cent mille
Français livrés à des lieutenants sans autorité et sans unité dans ces
conquêtes, l'Autriche arme, la Prusse gémit, la Russie exige
l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles
l'empereur Alexandre a signé le traité de Tilsitt; cet empereur veut la
Turquie en retour de l'Espagne accordée à son allié Napoléon. Celui-ci
recule devant la grandeur de la concession; il espère séduire et retenir
une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excitée et
non satisfaite; il court à Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y
négocie lui-même au milieu de la gloire et des fêtes; il accorde
quelques satisfactions d'amour-propre, de vanité, de situation à son
jeune antagoniste; il espère l'avoir rivé à sa politique; il n'a fait
que l'humilier et le dépopulariser en Russie.
Il revient en Espagne; sa présence n'y produit qu'une seconde impulsion
de ses armées vers Madrid. Il en est rappelé aussi soudainement qu'il y
avait couru par l'explosion des préparatifs de l'Autriche. L'ambiguïté
des préparatifs de la Russie accroît ses mesures et les précipite;
l'élite de ses troupes, rappelée d'Espagne et remplacée là par de
nouvelles levées, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il
renouvelle à Ratisbonne et à Eckmühl les manoeuvres moins triomphantes
qui précédèrent Austerlitz. L'armée autrichienne de l'archiduc Charles,
coupée et tronçonnée par ces manoeuvres, est forcée de s'abriter sur la
rive gauche du Danube et de découvrir Vienne. Il y entre; il tente le
passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille
d'Essling.
Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manoeuvre, il décrit en
tacticien, il combat avec une supériorité de lumière, de feu, qui ne
laisse ni une pensée des généraux, ni un général, ni un soldat, ni une
goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre;
c'est une inondation de clarté sur quatre cent mille combattants sortant
des ténèbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La
bataille commencée, interrompue, reprise trois fois avec un courage
indomptable, mais avec une imprévoyance fatale, est trois fois suspendue
par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre
général que celui qui n'avait pas de juge y aurait laissé sa réputation
et compromis sa tête. Combattre avec la moitié de son armée pendant que
l'autre moitié risque d'être coupée du champ de bataille avant de
l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitiés à la fois, est une
opération qui ne peut être excusée que par la toute-puissance. Si Mack
ou le prince Charles avaient commis une telle témérité, et que cette
témérité eût été punie par la perte de vingt mille hommes laissés, en se
retirant, sur le champ de bataille, de quel blâme implacable et mérité
les historiens n'auraient-ils pas stigmatisé une telle faute? Ils
appellent victoire dans Napoléon ce qu'ils auraient appelé désastre dans
ses rivaux. Ses plus braves généraux restent sur le champ de carnage; la
nuit seule couvre le repliement des troupes aventurées et inégales vers
le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les écrasent au hasard
dans l'obscurité.
«On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez
les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manoeuvre à exécuter
jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit
de le fuir par le pont qui conduit à l'île de Lobau. Cette retraite par
une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans
le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres
salutaires qui doivent favoriser notre départ.
«Napoléon n'avait cessé, pendant la journée, de se tenir dans l'angle
que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où
passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à
l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas
voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que
l'ennemi, épuisé, se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître
de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour
l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite.
Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet
et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait
compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points
d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée. L'officier
d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des
décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein
de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant,
lui répondit avec un accent extraordinaire: «Allez dire à l'Empereur
que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que
cela sera nécessaire au salut de l'armée.»
«Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ
vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier,
de le venir joindre dès qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur
garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit.
Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'île de
Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même une grande rivière, et des
moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont
qui servait à le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer
le coeur. De longues files de blessés, les uns se traînant comme ils
pouvaient, les autres placés sur les bras des soldats, ou déposés à
terre en attendant qu'on les transportât dans l'île de Lobau, des
cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément,
une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve
pour se désaltérer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du
pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie
à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux
gémissements, telle était la scène qui s'offrait et qui saisit Napoléon.
Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir
le visage, et puis, apercevant une litière faite de branches d'arbres,
sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le
serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le
trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêté
sitôt dans cette carrière de gloire. «Vous allez perdre, lui dit Lannes,
celui qui fut votre meilleur ami et votre fidèle compagnon d'armes.
Vivez, et sauvez l'armée!»
«La malveillance, qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et
qu'il n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de
prétendus reproches que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n'en
fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction
convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y
mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses
regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de
guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort
d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée,
l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à
terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez
faciles à comprendre?
«Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant
certainement à lui-même ce que le héros mourant ne lui avait pas dit,
car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère,
Napoléon remonta à cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de
jour pour visiter l'île de Lobau et arrêter ses dispositions de
retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les sens, avoir examiné
de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changés en
véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il
acquit la conviction que l'armée trouverait dans l'île de Lobau un camp
retranché où elle serait inexpugnable et où elle pourrait s'abriter deux
ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube fût
rétabli.» L'esprit de l'armée était surpris, troublé, abattu.
Alexandre eut le même accident après la même imprudence au passage de
l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son désastre au nombre
de ses victoires. Essling compte parmi les victoires de Napoléon. M.
Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'armée française ne
fut jamais plus héroïque, mais son chef y fut vaincu par sa propre
imprévoyance.