XXIII

Le vingt et unième livre est une accumulation d'intérêt historique

pressé dans l'espace d'une demi-année par les événements comme sous la

plume de l'écrivain: création du royaume d'Italie, second couronnement à

Milan; coalition européenne contre l'ambition du nouveau César;

négociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxiété de

Napoléon attendant en vain la concentration de ses flottes sous

l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans déjoués par

Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la

Manche; le renversement subit de toutes les pensées et de tous les

efforts de volonté de Napoléon, au moment de l'exécution si longtemps et

si laborieusement préparée; l'improvisation non moins subite de son plan

d'invasion en Allemagne; la marche de son armée en six colonnes, des

bords de l'Océan aux sources du Danube, marche sans parallèle dans

l'histoire par l'ordre, la précision, l'arrivée au but marqué à heure

fixe; l'investissement de l'armée autrichienne dans Ulm; la reddition de

toute l'armée du général Mack; quatre-vingt mille ennemis anéantis en

vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers

maritime dont le monde moderne ait été témoin dans la bataille navale de

Trafalgar; toutes les pensées d'invasion de l'Angleterre par Napoléon

englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description

vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de

gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille

d'Austerlitz livrée aux Russes; aptitude unique de l'historien pour

exposer homme à homme l'organisation des armées, et pour suivre pas à

pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'âme du général

transvasé dans l'âme de l'écrivain; scènes pittoresques du champ de

bataille décrit sans autre éclat que la topographie exacte et que

l'éclat sévère des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des

coteaux. Lisez ceci:

«Dès quatre heures du matin Napoléon avait quitté sa tente pour juger

par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il

les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de

Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et

aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de Pratzen.

Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de

gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait que les

Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance si bien

justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il avait

bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de

bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour

commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne,

et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du

terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des îles sur

une mer. Les divers corps de l'armée française étaient en mouvement, et

descendaient de la position qu'ils avaient occupée pendant la nuit, pour

traverser le ruisseau qui les séparait des Russes. Mais ils s'arrêtaient

dans les fonds, où ils étaient cachés par la brume et retenus par les

ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque.»

Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les

manoeuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se

refermant pour la charger en détail; les combats corps à corps de chacun

de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la détonation de notre

artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des étangs sur lesquels

l'infanterie russe s'est accumulée pour mourir de deux morts; les deux

souverains de Russie et d'Autriche fuyant à la fin du jour du champ de

bataille, aux cris de _Vive l'Empereur!_ qui les poursuit dans les

ténèbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humiliée de

l'empereur d'Autriche avec Napoléon, le lendemain, pour traiter d'une

suspension d'armes, ce sont là des récits qui dureront autant que

l'histoire. D'autres en ont donné des fragments d'une grande précision

et d'un style peut-être supérieur comme couleur, mais aucun ne les a

placés à leur jour et à leur place dans ce vaste et magnifique ensemble

qui donne à chacun de ces événements, militaires ou civils, sa place, sa

proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destinée du

monde. Tous ont fait des épisodes, M. Thiers seul a fait le poëme; ce

poëme, quoique écrit dans la prose la plus nue et souvent la plus

vulgaire, s'élève quelquefois, non par les mots, mais par la

composition, à la plus haute poésie; c'est bien mieux que la poésie des

paroles, c'est la poésie des faits; cette poésie des faits, la meilleure

de toutes, résulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est

pas le premier des poëtes historiques de cette époque, mais il est le

premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetées après le

récit si animé de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux

empereurs; voyez comme le style se détend, ainsi que l'âme, le lendemain

des événements qui ont tendu l'esprit jusqu'au délire de la victoire ou

jusqu'au désespoir de la défaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu

l'empereur François II, véritable figure de deuil le lendemain d'une

défaite, et le front de marbre de Napoléon, rayonnant d'une supériorité

sans défiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore

que pour les lecteurs qui viendront après nous.

«L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à

moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de Paleny,

entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes français et

autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un feu de bivouac

allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse d'arriver le

premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le reçut au bas de sa

voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassuré par l'accueil de

son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux

officiers des deux armées se tenaient à l'écart et regardaient avec une

vive curiosité ce spectacle extraordinaire du successeur des Césars

vaincu et demandant la paix au soldat couronné que la révolution

française avait porté au faîte des grandeurs humaines.

«Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en

pareil lieu. «Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me

force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui

répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de

m'en vouloir.» L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la

situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre

malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins et lorsqu'il

était exclusivement occupé de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche

affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les

projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux

conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'énoncer

de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur François, sans

s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon était disposé par

rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord que l'empereur

François séparât sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'armée

russe se retirât par journées d'étape des États autrichiens, et il

promit de lui accorder un armistice à cette condition. Quant à la paix

avec la Russie, il ajouta qu'on la réglerait plus tard, car cette paix

le regardait seul. «Croyez-moi, dit Napoléon à l'empereur François, ne

confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie

seule peut aujourd'hui faire en Europe une _guerre de fantaisie_.

Vaincue, elle se retire dans ses déserts, et vous, vous payez avec vos

provinces les frais de la guerre.»

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 72 / 163 题