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Le procès du général Moreau, justement impliqué, au moins comme

confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des

royalistes, se mêle ici à l'avénement du premier Consul à l'empire; M.

Thiers donne à ce procès l'intérêt d'un grand drame; il y est aussi

juste qu'éloquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de sévir

contre un rival devenu un conjuré; juste envers Moreau, qui avait failli

à la patrie, à la reconnaissance et à lui-même; juste envers la

magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractères dignes

de Rome.

«Moreau, dit l'historien, avait retrouvé une véritable présence

d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la guerre quand le danger

était pressant; il avait même fait de nobles réponses, singulièrement

applaudies par l'auditoire. «Pichegru était un traître, lui avait dit le

président, et même dénoncé par vous sous le Directoire. Comment

pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui, et à le ramener en

France?--Dans un temps, avait répondu Moreau, dans un temps où l'armée

de Condé remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je

pouvais bien m'occuper de rendre à la France le conquérant de la

Hollande.» À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il

avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait élever des soupçons

jusque sur sa vie passée. «J'avais coupé court, répondait-il, aux

entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant

par les victoires de mon armée quatre-vingts lieues de distance entre ce

prince et le Rhin. Le danger passé, j'avais laissé à un conseil de

guerre le soin d'examiner les papiers trouvés et de les envoyer au

gouvernement s'il le jugeait utile.»

«Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé

de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé. «Oui, lui

disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons

sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de

Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans

l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prête là,

répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes

pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient victorieux, ils

me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces

dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.»

«Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert d'applaudissements.

Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret des royalistes; tous

n'étaient pas préparés à revenir sur leurs premières dépositions, et il

restait un nommé Roland, autrefois employé dans l'armée, qui répétait

avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait ébranler, ce

qu'il avait avancé dès le premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre

Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait

pas de Bourbons; mais que, si on le délivrait des consuls, il userait du

pouvoir qui lui serait immanquablement déféré pour sauver les

conspirateurs et reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres

confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet

officier de Georges, échappé à un suicide pour lancer une accusation

terrible contre Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en

s'efforçant de l'atténuer. Dans cette accusation, fournie par écrit, il

n'avait énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci

répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par conséquent

fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit à la

Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'étaient trouvés

ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener

Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un rendez-vous avec le

chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer

innocemment quand on n'était pas royaliste? Ici les dépositions étaient

si précises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure

volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils

avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils étaient confondus

à l'instant même.

«Moreau, cette fois, était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait

fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du

président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à

s'éteindre. «Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait

dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous ne

saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir à la

loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les

complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à un

gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches

appointements, un hôtel, des terres?» Le reproche était peu digne,

adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps. «Monsieur

le Président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes

services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de

telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre

qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions

aujourd'hui si j'avais «usé de la victoire comme beaucoup d'autres.»

Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs

mis à côté d'un peu d'argent, avaient soulevé l'auditoire et provoqué

des applaudissements que l'invraisemblance de la défense commençait à

rendre fort rares.»

Moreau est à demi absous; il faiblit comme tout caractère sous le poids

d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il

écrit une lettre soumise et expiatoire à son rival triomphant.

Bonaparte, mécontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'État,

se hâte de l'éloigner de la France et lui achète ses biens pour lui

faciliter l'exil éternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y

combattre son ennemi, mais en même temps sa patrie; une complicité

ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mène fatalement à une

complicité avec les rois ligués contre la France. Génie militaire d'une

grande portée, politique nul, caractère faible, incapable de porter sa

gloire, M. Thiers le juge sévèrement, mais avec justice; c'est un des

portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son

tableau. Moreau, jusque-là, avait été flatté par les historiens de

parti; ici il est réduit aux proportions de la vérité et de la nature.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 70 / 163 题