Le spectacle de la lâcheté de l'Europe indignée, mais muette, après cet
attentat au droit des gens, à l'humanité et à l'innocence, est reproduit
avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant
intitulé _l'Empire_. Il rentre ici dans son domaine: écrivain lumineux,
mais non pathétique.
Ici cependant l'inconséquence du grand historien étonne l'esprit; il
fait une magnifique analyse de l'état de l'opinion en France après le
meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions
révolutionnaires qui ont poussé la France jusqu'à la République de 1793;
il se déclare, avec une grande fermeté d'esprit, homme monarchique dans
un pays dont tout le passé est monarchique, et qui se gouverne par ses
habitudes plus que par sa raison. La conséquence d'une telle foi dans la
monarchie était donc de louer franchement aussi le premier Consul,
favorisé par une réaction si naturelle en France, d'avoir l'audace de
son ambition et de la nature des choses en rétablissant en lui la
monarchie. On ne sait par quelle timidité de logique ou par quel
revirement d'esprit M. Thiers se dément tout à coup au moment de
conclure; que dis-je? il conclut contre la cause monarchique qu'il vient
d'exposer avec tant de force; il s'arrête entre les deux partis,
c'est-à-dire dans l'impossible; il prend la moitié des deux vérités,
c'est-à-dire un mensonge; il emprunte à la république le pouvoir absolu
et à la monarchie le pouvoir temporaire, et il établit comme préférable
à la république ou à la monarchie, quoi? la dictature! Il semble, lui,
homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir seulement que la
dictature c'est la république sans la liberté et la monarchie sans
stabilité, c'est-à-dire deux inconséquences dans une. Écoutons-le, mais
ne cherchons pas à le comprendre, ou plutôt comprenons qu'il n'ose pas
dire ici toute sa pensée, et que, voulant ménager en sa personne le
renom d'écrivain révolutionnaire et le renom d'homme d'État monarchique,
il accorde un peu aux républicains, un peu aux royalistes, pour
conserver dans les deux partis la popularité de ses jeunes opinions et
la popularité de ses idées mûres dans son âge plus avancé.
«Ainsi la Révolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-même,
devait venir à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après
l'autre, et se donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant:
lorsqu'elle avait voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant
la loi, l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt,
l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État,
elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner,
et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu
une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie
sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le
gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles,
l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle
devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses
égarements.
«Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des vérités
immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre humain! Ses
erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves leçons, données au
monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour à la
monarchie, la France obéissait aux lois immuables de la société humaine,
elle allait vite, trop vite peut-être, comme il est d'usage dans les
révolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi à
Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perpétuel, avec un
pouvoir étendu comme son génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire
au général Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour
reconstruire cette ancienne société détruite, pour la transmettre, après
l'avoir réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux
qui, plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres.
Il était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence que la
Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que le
rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa noble
tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à vie,
suffisait donc au général Bonaparte, et, en le créant monarque
héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était ni le meilleur pour sa
grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non que
le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un
empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui elle
voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre de
Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle
et simple de premier magistrat de la République française, n'avait point
d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus élevés. En devenant
monarque héréditaire, il allait être mis en comparaison avec les rois,
petits ou grands, et constitué leur inférieur en un point, celui du
sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du préjugé, il allait être au-dessous d'eux
en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatté, car il était
craint, il serait en secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui
est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur,
pour devenir roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de
son trône nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles
succomberait peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour
une ambition déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses
propres excès!
«Si donc, à notre avis du moins, l'institution du consulat à vie avait
été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une
dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur la
tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot emprunté à
la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la part de celui
qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidité de la part
des nouveaux convertis, pressés de _dévorer ce règne d'un moment_.
«Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leçon aux hommes, nous
en convenons, la leçon était plus instructive et plus profonde, plus
digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle était
donnée par ce soldat héroïque, par ces républicains récemment convertis
à la monarchie, pressés les uns et les autres de se vêtir de pourpre,
sur les débris d'une république de dix années, à laquelle ils avaient
prêté mille serments. Malheureusement la France, qui avait payé de son
sang leur délire républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur
nouveau zèle monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français
en Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et
les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir
d'enseignement à l'univers: grand malheur et grande gloire pour une
nation!»