Le récit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement
dépourvu de cette juste sévérité et de cette pathétique sensibilité
qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les exécuteurs du
meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. «Ces malheureux juges!
dit-il, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire, prononcèrent la
mort. Ce n'était pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme
on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'était un
accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule
chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de
sauver une tache à sa gloire!» Et après cette réflexion atténuante il
attribue l'exécution nocturne et précipitée à une prolongation de
sommeil du conseiller d'État Réal; comme si quelqu'un dormait parmi les
confidents et les exécuteurs du drame pendant que le premier Consul
veillait lui-même à la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte
le plus terrible et le plus hâtif de sa vie, et pendant qu'une telle
victime était sous le feu des juges!...
Nous ne saurions trop blâmer ce récit, aussi infidèle qu'insensible, de
l'acte le plus tragique de l'âme de Napoléon. Le style en est aussi
défectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altérées et
décolorées; l'âme et le talent ont failli à la fois à l'écrivain dans
ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi
qu'il écrivait.
Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de
notre impartialité pour ses défaillances de style, de vertu et de
sentiment; mais le coeur souffre autant que la vérité en lisant ces
pages. Elles sont à refaire pour l'honneur du livre.