Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite
au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le
ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la
guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal,
dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de
remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en
France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat,
mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On
s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces
conjurés débarquent en France, entrent furtivement à Paris, y ourdissent
leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom militaire soit
un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le général Moreau, a la
faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la
pente de cette intrigue; il confère avec le général Pichegru, à la
faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des
conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les
conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges
pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui
est comme l'écho anticipé des grands dangers, tâtonne sans pouvoir
saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrêtés;
on cherche les preuves et les témoins de leur complot.
Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la
main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune
prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa
portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait
arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le
fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons écrit nous-même
cette tragédie historique d'après les témoignages les plus irrécusables;
d'autres témoignages surgissent tous les jours des Mémoires posthumes
des confidents du gouvernement consulaire; ces Mémoires laissent peu de
doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs très-différents de ceux
que prête trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les
complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers
la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est
atténuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour
compensation de leur sang aux victimes.
Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une
allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en
ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de
la famille Bonaparte.
«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère,
quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons,
dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait
de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe
pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment où le dernier des
individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait saisir
un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de
violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me
connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du
sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour
éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.»
«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de
Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les
demi-confidences de son frère, «il le fallait pour _satisfaire et
tranquilliser les restes des jacobins_ et les régicides membres de son
gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution
par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans
doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y
fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus
impardonnable à l'histoire.