XV

Cependant l'Angleterre commence à trembler; M. Pitt sort de sa retraite

au cri du péril public, et retrempe l'âme de son pays dans la sienne. Le

ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la

guerre civile et des complots extrêmes dans le Vendéen Georges Cadoudal,

dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes émigrés impatients de

remuer leur patrie, fût-ce avec la lame de leurs poignards, lance en

France ces conjurés du désespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat,

mais l'enlèvement à main armée et par surprise du premier Consul. On

s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succéder. Ces

conjurés débarquent en France, entrent furtivement à Paris, y ourdissent

leur trame, cherchent à s'associer un homme dont le nom militaire soit

un entraînement certain pour l'armée. Cet homme, le général Moreau, a la

faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la

pente de cette intrigue; il confère avec le général Pichegru, à la

faveur des ténèbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des

conjurés. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les

conséquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges

pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui

est comme l'écho anticipé des grands dangers, tâtonne sans pouvoir

saisir. À la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrêtés;

on cherche les preuves et les témoins de leur complot.

Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la

main plus loin. Le fils du prince de Condé, le duc d'Enghien, jeune

prince de grande race militaire et de haute espérance, se trouve à sa

portée, quoique sur un territoire étranger et inviolable; il le fait

arrêter, conduire à Paris, juger par une commission, fusiller dans le

fossé de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons écrit nous-même

cette tragédie historique d'après les témoignages les plus irrécusables;

d'autres témoignages surgissent tous les jours des Mémoires posthumes

des confidents du gouvernement consulaire; ces Mémoires laissent peu de

doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs très-différents de ceux

que prête trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les

complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers

la sainteté de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est

atténuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour

compensation de leur sang aux victimes.

Les motifs du premier Consul sont révélés par lui-même dans une

allocution à son conseil d'État du 3 germinal, allocution rapportée en

ces termes par le conseiller d'État Miot, témoin du discours et ami de

la famille Bonaparte.

«On verra, dit le premier Consul dans cet accès d'éloquente colère,

quels ménagements peut mériter une famille...» (La famille des Bourbons,

dont l'ombre lui fermait encore l'accès du trône sur lequel il méditait

de s'asseoir bientôt après cet événement.) «Que la France ne s'y trompe

pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment où le dernier des

individus de la famille des Bourbons sera exterminé. J'en ai fait saisir

un à Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de

violation de territoire! Quelle étrange badauderie! C'est bien peu me

connaître: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du

sang! J'ai fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour

éviter de tenter les émigrés qui se trouvent ici.»

«Il le fallait surtout,» ajoute le conseiller d'État Miot, confident de

Joseph Bonaparte et admis indirectement à ce titre dans les

demi-confidences de son frère, «il le fallait pour _satisfaire et

tranquilliser les restes des jacobins_ et les régicides membres de son

gouvernement; ils voulaient un gage irrévocable donné à la Révolution

par l'homme auquel ils allaient décerner l'empire.» La colère fut sans

doute pour quelque chose dans l'événement de Vincennes, la politique y

fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus

impardonnable à l'histoire.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 64 / 163 题