XIV

Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'oeuvre entre

tant de chefs-d'oeuvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés

tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au

besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions

d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde

continental.

C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux

livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de

Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un

des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient

jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire

l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont

dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul

travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de

Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à

jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de

bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion

française en Angleterre, la concentration de deux mille bâtiments de

guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux, à Ambleteuse;

une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés comme une menace

permanente au bord de ces rades, en vue de leur conquête, les revues,

les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnières contre les

brûlots anglais, donnés comme un spectacle à l'armée dans ce cirque

maritime pour entretenir son ardeur; les négociations avec l'Autriche,

la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces

puissances à ce plan de la haine du monde contre la domination

britannique des mers; les lâchetés de l'Espagne, les réticences de la

Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intéressés et

les trahisons de la Prusse, mêlés à tout ce mouvement des flottes et des

armées sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le

premier Consul au milieu de ces prodiges d'activité militaire; la pire

de ces fautes, la confiance obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi

peu sûr pour l'Allemagne qu'il démembre que pour la France qu'il trompe

ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septième livre

de M. Thiers, intitulé _Camp de Boulogne_, une des scènes dignes de

celles où le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses

ennemis au moment où il était campé sur la Propontide, avant de passer,

avec toute sa fortune et toute son espérance, en Asie.

Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le

diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 63 / 163 题