Les dix-septième et dix-huitième livres sont des chefs-d'oeuvre entre
tant de chefs-d'oeuvre; c'est le génie et l'impatience du héros passés
tout entiers dans son historien pour préparer contre l'Angleterre, et au
besoin contre ses alliés sur le continent, une guerre aux proportions
d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde
continental.
C'est par le monde maritime que ces préparatifs commencent. Ces deux
livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de
Philippe II. Tout le drame est transporté sur les mers; ce drame est un
des plus beaux, des plus divers, des plus passionnés qui se soient
jamais joués entre les éléments et les hommes. Les études qu'a dû faire
l'historien pour l'écrire, ou que les hommes spéciaux de la marine ont
dû faire pour lui en fournir les éléments, sont immenses. Ce seul
travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu'à la bataille de
Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester à
jamais dans les archives de l'Europe. La création des flottilles de
bateaux plats pour transporter à travers le détroit l'invasion
française en Angleterre, la concentration de deux mille bâtiments de
guerre ou de transports à Boulogne, à Étaples, à Wimereux, à Ambleteuse;
une armée d'élite de cent soixante mille hommes campés comme une menace
permanente au bord de ces rades, en vue de leur conquête, les revues,
les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnières contre les
brûlots anglais, donnés comme un spectacle à l'armée dans ce cirque
maritime pour entretenir son ardeur; les négociations avec l'Autriche,
la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces
puissances à ce plan de la haine du monde contre la domination
britannique des mers; les lâchetés de l'Espagne, les réticences de la
Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intéressés et
les trahisons de la Prusse, mêlés à tout ce mouvement des flottes et des
armées sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le
premier Consul au milieu de ces prodiges d'activité militaire; la pire
de ces fautes, la confiance obstinée dans ce cabinet de Berlin, aussi
peu sûr pour l'Allemagne qu'il démembre que pour la France qu'il trompe
ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septième livre
de M. Thiers, intitulé _Camp de Boulogne_, une des scènes dignes de
celles où le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses
ennemis au moment où il était campé sur la Propontide, avant de passer,
avec toute sa fortune et toute son espérance, en Asie.
Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratége, le
diplomate, qui a tracé ce magnifique tableau d'histoire.