En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des
institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses
éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie
militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son
institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui
fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en
elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs
d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime
publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines
dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la
citer.
«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à
ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous créé
les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-là,
et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un fusil ou un sabre
d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui
s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un fait singulier,
et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec lesquels il avait
l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des égards et
des empressements de l'Europe, était remplie des ministres de toutes les
puissances, ou d'étrangers de distinction qui venaient la visiter, il
était frappé de la curiosité avec laquelle le peuple et même des gens
au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et étaient avides de voir
leurs riches uniformes et leurs brillantes décorations. Il y avait
souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister à leur arrivée et
à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines futilités que les esprits
forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces
cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les
philosophes démocrates appellent cela vanité, idolâtrie. Idolâtrie,
vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité sont des faiblesses
communes à tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut
faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant dédaignés, on fait
des héros! À l'une comme à l'autre de ces prétendues faiblesses, il faut
des signes extérieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut
des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire.»
Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à
l'historien. L'oeuvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser
les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique.
Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il
faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les
complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles
sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le
défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour
droit et l'habileté pour principe de gouvernement.
X
M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume
révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules de la
légalité et des timidités de la conscience pour absoudre l'ambition du
trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître d'autre légitimité
du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le blâmons pas trop
sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et
Danton ont affichée avant lui; historiquement cette théorie tranche
tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la Providence, qui
crée le droit des supériorités dans les hommes prédestinés aux grandes
choses, et qui semble donner les masses subalternes en propriété à ses
élus; mais, moralement, cette théorie contient tous les périls et tous
les crimes; car, si vous reconnaissez le génie pour droit et l'ambition
heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas
du génie, et quel est le scélérat qui ne se sentira pas l'ambition de
tout oser et de tout prendre? Le ciel a créé la vertu pour contenir ces
audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont inventé les lois
pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volonté
générale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme
qui avait accompli déjà au 18 brumaire le renversement à main armée de
la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que
celui de détruire une république.
«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la
fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En
faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait
espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que,
dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait
longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas
se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de
prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son
siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au
milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement
commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de
montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident,
monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne
pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général
Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel
titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors
nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employée comme dans les
premières années de sa carrière.»
On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien
et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le
prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce
autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu?
Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un
écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en
oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation
militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le
génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre
d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme
moraliste? _Patere legem quam fecisti!_