IX

En même temps que le premier Consul rétablissait la plus monarchique des

institutions humaines, le catholicisme, il préparait à la monarchie ses

éléments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie

militaire. Son rappel des émigrés était une préface à une cour; son

institution de l'ordre de la Légion d'honneur, sacrifice à la vanité qui

fonde la vertu civique sur une distinction extérieure puérile en

elle-même, comme un ruban sur un habit, préparait les âmes aux faveurs

d'un souverain; il prenait ainsi le privilége de décerner seul l'estime

publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines

dans une page trop significative de ses propres pensées pour ne pas la

citer.

«Quant à la manière de classer les hommes dans la société, il disait à

ceux qui ne voulaient aucune distinction: «Pourquoi donc avez-vous créé

les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-là,

et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un fusil ou un sabre

d'honneur à sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui

s'aperçoit de loin.» Le premier Consul avait observé un fait singulier,

et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec lesquels il avait

l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des égards et

des empressements de l'Europe, était remplie des ministres de toutes les

puissances, ou d'étrangers de distinction qui venaient la visiter, il

était frappé de la curiosité avec laquelle le peuple et même des gens

au-dessus du peuple suivaient ces étrangers, et étaient avides de voir

leurs riches uniformes et leurs brillantes décorations. Il y avait

souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister à leur arrivée et

à leur départ. «Voyez, disait-il, ces vaines futilités que les esprits

forts dédaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces

cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les

philosophes démocrates appellent cela vanité, idolâtrie. Idolâtrie,

vanité, soit. Mais cette idolâtrie, cette vanité sont des faiblesses

communes à tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut

faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant dédaignés, on fait

des héros! À l'une comme à l'autre de ces prétendues faiblesses, il faut

des signes extérieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut

des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire.»

Ici la vérité ne manque pas au tableau, mais la réflexion manque à

l'historien. L'oeuvre du véritable homme d'État n'est pas de caresser

les vanités de notre nature, mais de les transformer en vertu publique.

Il ne faut pas donner aux vices de l'humanité leurs institutions, il

faut corriger ces vices par des institutions supérieures. Les

complaisances pour les puérilités de l'homme ne sont pas du génie, elles

sont une corruption officielle et elles perpétuent son enfance. Le

défaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expédient pour

droit et l'habileté pour principe de gouvernement.

X

M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume

révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules de la

légalité et des timidités de la conscience pour absoudre l'ambition du

trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître d'autre légitimité

du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le blâmons pas trop

sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et

Danton ont affichée avant lui; historiquement cette théorie tranche

tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la Providence, qui

crée le droit des supériorités dans les hommes prédestinés aux grandes

choses, et qui semble donner les masses subalternes en propriété à ses

élus; mais, moralement, cette théorie contient tous les périls et tous

les crimes; car, si vous reconnaissez le génie pour droit et l'ambition

heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas

du génie, et quel est le scélérat qui ne se sentira pas l'ambition de

tout oser et de tout prendre? Le ciel a créé la vertu pour contenir ces

audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont inventé les lois

pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volonté

générale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme

qui avait accompli déjà au 18 brumaire le renversement à main armée de

la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que

celui de détruire une république.

«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la

fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En

faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait

espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que,

dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait

longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas

se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de

prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son

siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au

milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement

commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de

montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident,

monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne

pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général

Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel

titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors

nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employée comme dans les

premières années de sa carrière.»

On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien

et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le

prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce

autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu?

Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un

écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en

oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation

militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le

génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre

d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme

moraliste? _Patere legem quam fecisti!_

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 59 / 163 题