VIII

La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais

bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du

Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut

sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y

voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix

durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la

diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de Talleyrand

voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand homme

d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la science des

traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.

On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut

pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des

affaires étrangères sera le hasard des batailles.

Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une

monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État,

il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, _le Génie du

Christianisme_, devançait ou servait si bien ses desseins de

restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi,

mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut

le programme de la monarchie, en une vive et juste image.

_Le Génie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres

remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression

profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors

dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable,

de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit quand on

l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est

le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cessé

d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes sociales

et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles

étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles étaient

quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, changé

vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours

dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et

touchaient son coeur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles

tragiques. L'oeuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment

profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une

faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si

elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains

du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs

religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus

d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est

resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour

le brillant Lucain, et, seul peut-être parmi les livres de ce temps, _le

Génie du Christianisme_ vivra, fortement lié qu'il est à une époque

mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre d'un

édifice vivent avec le monument qui les porte.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 58 / 163 题