La création d'une république lombarde en Italie, création précaire, mais
bien moins nuisible à la France que l'agrandissement si dangereux du
Piémont, voisin à la fois révolutionnaire, militaire et monarchique, fut
sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y
voyait qu'un principe d'agitation perpétuelle, menaçante pour toute paix
durable avec l'Allemagne. Cette république provisoire révèle la
diplomatie inquiète et irrésolue du premier Consul. M. de Talleyrand
voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initié par ce grand homme
d'État à la diplomatie européenne, prend de son ministre la science des
traditions, mais ne suit en rien ses conseils à longue vue.
On voit, dès ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut
pour préparer d'autres guerres, et que son véritable ministre des
affaires étrangères sera le hasard des batailles.
Pendant qu'il institue une république à Milan, il cherchait une
monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'État,
il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre poétique, _le Génie du
Christianisme_, devançait ou servait si bien ses desseins de
restauration catholique sous un second Charlemagne, ligué, non de foi,
mais de politique, avec la papauté. M. Thiers apprécie ce livre, qui fut
le programme de la monarchie, en une vive et juste image.
_Le Génie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres
remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression
profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et très-général alors
dans la société française: c'était ce regret singulier, indéfinissable,
de ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit quand on
l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est
le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cessé
d'être acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes sociales
et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles
étaient alors dans toute leur force, et que de plus elles étaient
quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, changé
vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours
dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et
touchaient son coeur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles
tragiques. L'oeuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment
profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une
faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si
elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide des écrivains
du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs
religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus
d'une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est
resté dans la mémoire des hommes une place pour l'ingénieux Ovide, pour
le brillant Lucain, et, seul peut-être parmi les livres de ce temps, _le
Génie du Christianisme_ vivra, fortement lié qu'il est à une époque
mémorable; il vivra, comme ces frises sculptées sur le marbre d'un
édifice vivent avec le monument qui les porte.