Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés
professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre
concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes,
étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur
ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni
religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans
l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante
de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le
vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en
Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine.
Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette
inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de
l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les
fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont
équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la
liberté, c'était là la pensée du siècle, le voeu de la raison, l'honneur
de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de
philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût
à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme
puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre
souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme
puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront
d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le
domaine de la conscience.
L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans
s'altérer dans leur nature entièrement distincte.
L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon
ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle
et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement
civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.
C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la
raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs
siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de
Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le
pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé
concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir
civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir
spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou
oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un
sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.
Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis
clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers
d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer
sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement
religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres
dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou
plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme,
qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale
indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul,
précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir
extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus
commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des
croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus
simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul
clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur
plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne
présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature.
Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de
vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans
cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été
inspiré dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit même du
christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait
la religion de l'homme d'État.
C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois
lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la
discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous
permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient
fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont
des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de
dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un
peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne
professent pas eux-mêmes de coeur, se jouer de la religion véritable,
inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion
d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle
pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.
Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien
de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous
l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de
l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles.
Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles
théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même
en politesses de paroles envers la divinité des cultes.
Écoutez M. Thiers.