IV

«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association

humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il

vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle

récompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie:

assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns

qu'il y a un Dieu, auteur profond et conséquent de toutes choses, les

autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui

doivent servir de règle à sa conduite; ceux-là, qu'il n'y a ni bien ni

mal, que ce sont là les inventions intéressées des grands de la terre;

l'homme, au milieu de ces contradictions, éprouve le besoin impérieux,

irrésistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrêtée.

Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout

temps, en tout pays, dans l'antiquité comme dans les temps modernes,

dans les pays civilisés comme dans les pays sauvages, on le trouve au

pied des autels, les uns vénérables, les autres ignobles ou

sanguinaires. Quand une croyance établie ne règne pas, mille sectes,

acharnées à la dispute, comme en Amérique, mille superstitions

honteuses, comme en Chine, agitent ou dégradent l'esprit humain. Ou

bien, si, comme en France en 93, une commotion passagère a emporté

l'antique religion du pays, l'homme, à l'instant même où il avait fait

voeu de ne plus rien croire, se dément après quelques jours, et le culte

insensé de la déesse Raison, inauguré à côté de l'échafaud, vient

prouver que ce voeu était aussi vain qu'il était impie.

«À en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a

besoin d'une croyance religieuse. Dès lors, que peut-on souhaiter de

mieux à une société civilisée qu'une _religion nationale_, fondée sur

les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux règles d'une morale

pure, consacrée par le temps, et qui, sans intolérance et sans

persécution, réunisse, sinon l'universalité, au moins la grande majorité

des citoyens, au pied d'un autel antique et respecté?

«Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas

depuis des siècles. Les philosophes, même les plus sublimes, peuvent

créer une philosophie, agiter par leur science le siècle qu'ils

honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert

de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que,

dans les temps anciens, des sages, des héros, s'attribuant des relations

avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une

croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le créateur

d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entouré de terreur

comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait

uniquement au ridicule. On n'avait rien à inventer en 1800. Cette

croyance pure, morale, antique, existait; c'était la vieille religion du

Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les

autres, mais, suivant tous, oeuvre profonde d'un réformateur sublime;

réformateur commenté pendant dix-huit siècles par les conciles, vastes

assemblées des esprits éminents de chaque époque, occupées à discuter,

sous le titre d'hérésies, tous les systèmes de philosophie, adoptant

successivement sur chacun des grands problèmes de la destinée de l'homme

les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour

ainsi dire, à la majorité du genre humain; arrivant enfin à produire ce

corps de doctrine invariable, souvent attaqué, toujours triomphant,

qu'on appelle _unité catholique_, et au pied duquel sont venus se

soumettre les plus beaux génies! Elle existait, cette religion, qui

avait rangé sous son empire tous les peuples civilisés, formé leurs

moeurs, inspiré leurs chants, fourni le sujet de leurs poésies, de leurs

tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs

nationaux, marqué de son signe leurs drapeaux tour à tour vaincus ou

victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempête de

l'esprit humain; mais, la tempête passée, le besoin de croire revenu,

elle s'était retrouvée au fond des âmes, comme la croyance naturelle et

indispensable de la France et de l'Europe.

«Quoi de plus indiqué, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet

autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renversé?

Le général Bonaparte, qui eût été ridicule s'il avait voulu se faire

prophète ou révélateur, était dans le vrai rôle que lui assignait la

Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vénérable,

en y ramenant par son exemple les populations quelque temps égarées. Et

il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle oeuvre! De grands

génies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois,

Voltaire et Frédéric, avaient déversé le mépris sur la religion

catholique et donné le signal des railleries pendant cinquante années.

Le général Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de

gloire que Frédéric, pouvait seul, par son exemple et ses respects,

faire tomber les railleries du dernier siècle.

«Sur ce sujet, il ne s'était pas élevé le moindre doute dans sa pensée.

Ce double motif de rétablir l'ordre dans l'État et la famille, et de

satisfaire au besoin moral des âmes, lui avait inspiré la ferme

résolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf

les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec

l'état présent de la société française.

«Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de

chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien

par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est-à-dire par

suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le

reste est un mystère, que la curiosité, toujours naturelle quand il

s'agit d'un grand homme, peut chercher à pénétrer, mais qui importe peu.

Il faut dire cependant, à cet égard, que la constitution morale du

général Bonaparte le portait aux idées religieuses. Une intelligence

supérieure est saisie, à proportion de sa supériorité même, des beautés

de la création. C'est l'intelligence qui découvre l'intelligence dans

l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu

à travers ses oeuvres. Le général Bonaparte controversait volontiers sur

les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange,

Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait

souvent, dans leur incrédulité, par la netteté, la vigueur originale de

ses arguments. À cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays

inculte et religieux, sous les yeux d'une mère pieuse, la vue du vieil

autel catholique éveillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours

si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant à

l'ambition, que certains détracteurs ont voulu donner comme unique motif

de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors

que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme

récompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le

lui pardonner. C'est la plus noble, la plus légitime ambition, que celle

qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins

des peuples.»

V

Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de

sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait

écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues

d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile,

peut-on se dissimuler la _simonie des idées_ (si on tolère cette

expression) qui éclate dans la pensée?

S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce

parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette

piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; de faire

respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les cultes

libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété du

coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source et à

sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, sa

conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien ne

serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce préambule

au Concordat.

Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au

peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni

de coeur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à

ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le

souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses

peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même

leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est

impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M.

Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes

d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple

en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune

plume sincère ne peut appeler ici religion ce qui est politique,

conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.

Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte,

révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet,

que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions

nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou

ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette déclaration de la

nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des

religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille

superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme

en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une

religion nationale_?»

Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion

divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion

(institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution

nationale_. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes

à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette

ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit

l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions que

celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais

besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait

d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour

établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances

personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des

peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la

religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus

volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un

souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite

à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples

étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la

foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la

dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le

fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la

loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples,

mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de

foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de

tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un

concordat?

Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, et non la

religion d'État, dans le coeur. Cette prétendue religion de la raison

d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; l'histoire de

M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en signalait pas

le sophisme et le danger aux hommes.

Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons

pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers,

aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a

déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus

minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les

négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un

écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une

main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus

lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du

talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien

exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde.

C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création

porteront le nom de M. Thiers.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 55 / 163 题