II

M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée,

très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans

quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.

Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18

brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec

l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France

avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les

négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et

que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires.

Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances

spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles

gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne

pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le

vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église

romaine pour la réconcilier avec la République française.

La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé

le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses

seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction

légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors

il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y

employait.

La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la

Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle

part il n'y avait autant à réparer.

Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en

possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges

publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons

volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant

l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les

volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa

fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la

noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et

constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du

moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était

inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien

fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du

culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être

propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui

demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il

fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de

dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait

d'immuable et de sacré.

À notre tour de raisonner.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 53 / 163 题