L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des
événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre
des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le
législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour.
Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle
est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant
une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement,
excepté la philosophie des gouvernements.
Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières
agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le
coup d'oeil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid,
livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin
d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les
Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de
négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences
par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une
égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en
dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur;
l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés,
séparés en sectes par les serments ou les refus de serments
constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique
profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées;
les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de
Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans
recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser
qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces
portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être
achevé.
«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes
par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait
privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession
imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire,
émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M.
de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on
trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire.
N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle
qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même
les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt;
s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont
Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes,
qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour
caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant,
digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus
singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le
plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger
comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de
la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses.
Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du
moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur
accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend
ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il
n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier
consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les
affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec
les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de
Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il
avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait
la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr,
même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services,
seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du
premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant
à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il
n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas
plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi
employé et plus agréable.»