On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la
brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais
la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand,
quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs
tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand
dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul
était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de
l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec
ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les
conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait
la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus
fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues
politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à
l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la
philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût
pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien
moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de
Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure
toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela
peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni
celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout
en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord,
dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait
pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché
d'en abuser.
La famille, l'épouse, les frères, les soeurs du premier consul sont
peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de
convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard.
C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné
tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en
général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque
de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est
l'historien des événements; il les prépare, il les éclaire, il les
groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements sous
sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y manque, et
l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, qu'est-ce
qu'une chose?
Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un
exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit
bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.
«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au
jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et
maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à
un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous
les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme
infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient
supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte
à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le
remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse qu'à tort ou à
raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses deux
enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les deux au
général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par une
tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse chez
lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de
Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps
de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses
auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des
mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait
avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité
longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa
grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui,
semblait avoir amené la fortune avec elle.
«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote,
superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les
jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient la
visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et
assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné Beauharnais,
mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient l'épouse d'un
parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe;
ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en
affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur faire
part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle s'appliquait même
à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils se prêtaient
volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte n'attendait qu'une
occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un héritage
qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette illusion, qu'elle se
plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager
aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des Bourbons, mais
sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de l'ancienne
aristocratie française, à le voir monarque couronné par la main de la
nation. C'était une femme d'un coeur très-faible. Bien que légère, elle
aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage
depuis qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas qu'il pût mettre un
pied audacieux sur les marches du trône sans tomber aussitôt sous le
poignard des républicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans
une ruine commune ses enfants, son mari, elle-même; mais, en supposant
qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône usurpé, une autre crainte
assiégeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on
faisait un jour le général Bonaparte roi ou empereur, ce serait
évidemment sous prétexte de donner à la France un gouvernement stable,
en le rendant héréditaire, et malheureusement les médecins ne lui
laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce
sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors
en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la première place du monde,
mais pour peu de temps.» Elle avait déjà entendu les frères du premier
consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines
d'Europe auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat
extérieur dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis.
Chaque progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur et
des chagrins à sa vie, et, si elle parvenait à échapper à ses peines
cuisantes, c'était par une légèreté de caractère qui la sauvait des
préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour elle,
ses brusqueries quand il s'en permettait, réparées à l'instant même par
des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la rassurer.
Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon
étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions, sur le hasard,
et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de sa fortune. Elle
essayait, en attendant, de détourner son mari des idées d'une grandeur
exagérée, osait même lui parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages,
et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui faire préférer M. de
Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce dernier en gré, parce que,
tout jacobin qu'il était, disait-elle, il osait faire entendre la vérité
au premier consul, et, à ses yeux, faire entendre la vérité au premier
consul, c'était lui conseiller la conservation de la République, sauf à
augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant
se rendre plus forts en pénétrant dans la famille du premier consul,
s'y introduisaient en flattant chaque côté comme il aimait à être
flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant
qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que
celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à
madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et
qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer
dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait
singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il
avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son
collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout,
ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce
genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»